Conversations

Conversation sur la santé mentale avec Dr Ousmane Tanou Diallo

Propos recueillis par Baïla Amadou Traoré pour Lafreecano.com.


Baïla Amadou Traoré : Docteur, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : Je suis Dr Ousmane Tanou Diallo, épidémiologiste en santé mentale et coordonnateur national adjoint du Programme national de santé mentale (PNSM), dont j’assure actuellement l’intérim.

Baïla Amadou Traoré : Pouvez-vous nous dire en quoi consiste le métier d’épidémiologiste en santé mentale ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : L’épidémiologiste en santé mentale est un professionnel de santé publique chargé d’assurer la surveillance continue de l’état de santé mentale de la population. Il collecte et analyse des données afin de permettre aux décideurs et aux praticiens d’apporter des réponses fondées sur des preuves, c’est-à-dire de comprendre avant d’agir.

La pandémie de COVID-19 l’a clairement démontré : au-delà du virus lui-même, il y a eu une forte hausse du stress, de l’anxiété et de la dépression liée au confinement, entraînant une augmentation des cas de suicide dans plusieurs pays occidentaux. Ces pays, disposant de moyens importants de collecte massive de données, ont pu suivre de près les tentatives de suicide, les idées suicidaires et les décès, et ainsi apporter des réponses adaptées. Voilà pourquoi l’épidémiologie est essentielle.

Baïla Amadou Traoré : Donc les épidémiologistes en santé mentale n’interviennent pas directement auprès des patients comme les psychiatres ou les psychologues ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : En effet. Les cliniciens examinent le malade, prescrivent des traitements et assurent le suivi médical. L’épidémiologiste, lui, agit de façon plus globale à partir des données recueillies.

Ces données permettent de répondre à des questions comme : quelle tranche d’âge est la plus touchée par telle maladie ? quelle catégorie sociale ? quel sexe ?

Grâce à ce travail, il est possible de mieux cibler les réponses et d’orienter les ressources humaines, financières et infrastructurelles de la manière la plus efficace possible.

Baïla Amadou Traoré : Est-ce par passion que vous êtes devenu épidémiologiste en santé mentale ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : C’est le fruit d’un parcours de vie. Au départ, j’étais passionné par la chirurgie plastique des grands brûlés. J’ai d’ailleurs travaillé trois ans dans un service spécialisé.

En 2015, j’ai été approché par l’ancienne coordinatrice nationale du Programme de santé mentale. Je l’assistais en collectant, analysant et mettant en forme des données, notamment parce qu’elle rencontrait des difficultés avec les outils informatiques. Cette expérience m’a permis d’acquérir de solides compétences et surtout de développer une réelle passion pour la santé mentale.

J’ai ensuite soutenu ma thèse en Côte d’Ivoire sur « La prévalence et les facteurs associés à l’anxiété et à la dépression chez les personnes vivant avec le VIH dans les structures de prise en charge à Abidjan ». Je faisais ainsi partie de la première cohorte sous-régionale d’épidémiologistes en santé mentale.

Les résultats de cette recherche ont été remarqués : la Guinée a remporté à cette occasion les premier et deuxième prix des meilleures thèses.

Baïla Amadou Traoré : Donc vous étiez déjà coordinateur par intérim du Programme national de santé mentale ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : Oui. J’ai continué à assister la coordinatrice jusqu’à son départ à la retraite, alors que j’occupais parallèlement le poste de suppléant médecin chargé des maladies (MCM) à Fria, où je suis resté cinq ans.

En septembre 2022, alors que j’étais en supervision à Thionthian, une sous-préfecture de Télimélé, j’ai appris par des appels de félicitations que j’avais été nommé coordonnateur national adjoint du Programme national de santé mentale. J’ai eu l’honneur d’être nommé aux côtés de l’un de mes maîtres, le Pr Mamady Mory Keïta, psychiatre addictologue, qui assurait la coordination nationale. Il a pris sa retraite en décembre 2023 et, depuis cette date, j’assure l’intérim.

Baïla Amadou Traoré : Quel est le rôle du Programme national de santé mentale ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : Le Programme national de santé mentale est rattaché au ministère de la Santé (Direction National de l’épidémiologie et lutte contre la maladie). Celui-ci dispose de 12 programmes spécifiques en son sein comme le Programme cancer ou le Programme des maladies non transmissibles...

Nous, nous intervenons dans le domaine de la santé mentale publique. Notre mission est d’élaborer des politiques et des stratégies nationales, de fédérer toutes les parties prenantes et de coordonner les actions dans ce secteur à l’échelle du pays.

Baïla Amadou Traoré : Quels sont vos principaux chantiers aujourd’hui ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : Dès notre prise de fonction, nous avons constaté l’absence d’un document stratégique de référence à l’échelle nationale. Nous en avons donc fait une priorité.

Après un long et exaltant processus d’élaboration inclusive, nous avons réussi, en décembre 2024, à faire valider le premier Plan stratégique national de santé mentale de Guinée. Ce document constitue désormais le référentiel pour toutes les interventions et intervenants dans ce domaine.

Baïla Amadou Traoré : Quelles sont les maladies mentales les plus fréquentes en Guinée ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : À partir d’une base de données constituée entre 2021-2023 à partir des consultations au service de psychiatrie de Donka, nous avons constaté que la dépression est la pathologie la plus représentée. Elle est suivie par les troubles bipolaires, les troubles psychotiques. Nous avons également remarqué que les femmes mariées étaient les plus touchées.

Cela corrobore avec l’OMS qui dit que la dépression est la première cause d’invalidité au monde.

Baïla Amadou Traoré : La dépression est-elle perçue dans notre société comme une véritable maladie ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : La dépression est un trouble de l’humeur caractérisé par une perte d’intérêt ou de plaisir, un retrait social, des troubles du sommeil ou de l’appétit, ainsi que des idées négatives. Tout le monde peut en être affecté, par exemple à la suite d’une perte d’emploi, d’un problème de couple ou d’un départ à la retraite.

C’est une maladie qui doit être prise en charge comme le diabète ou l’hypertension. Le premier traitement consiste généralement en une psychothérapie : offrir au patient une écoute et l’occasion d’extérioriser ses ressentiments. Si cela ne suffit pas, des antidépresseurs peuvent être prescrits.

Malheureusement, dans notre contexte socioculturel, la dépression — comme les autres maladies mentales — n’est pas reconnue comme telle. Elle est souvent assimilée à des pratiques de maraboutage ou de charlatanisme. C’est pourquoi l’un de nos défis majeurs est aujourd’hui d’élaborer, d’adopter et de mettre en œuvre un plan de communication.

Baïla Amadou Traoré : Pouvez-vous illustrer la nécessité de mieux communiquer et de mieux prendre en compte la santé mentale ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : L’OMS définit la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social ». La santé mentale est donc une composante essentielle de la santé. Malheureusement, chez nous, l’accent est presque exclusivement mis sur la santé physique, alors qu’il est impossible de parler de santé sans la dimension mentale.

Un exemple concret : lors de l’explosion du dépôt d’hydrocarbures, notre intervention a montré à quel point la composante psychosociale était négligée. J’ai rencontré une patiente hospitalisée, souffrant d’insomnie sévère, qui cherchait son mari et son enfant — tous deux décédés. Après un entretien, elle m’a dit : « Même si c’est confirmé, je suis prête à l’accepter. Aujourd’hui je pense que je pourrai dormir. » Cela montre combien la dimension psychosociale est vitale.

De la même façon, les victimes de violences basées sur le genre, de mariages précoces, de divorces, de maladies d’un enfant ou encore de mises à la retraite sont toutes des personnes susceptibles de développer un trouble mental.

Enfin, le projet Simandou, qui est d’actualité, doit impérativement intégrer une composante psychologique, car il entraîne de fortes pressions sur les communautés, l’emploi et les familles et la population.

Baïla Amadou Traoré : Quels sont vos principaux défis aujourd’hui ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : Ils sont immenses et se résument à trois aspects : les ressources humaines, les ressources financières et les infrastructures.

Sur le plan des ressources humaines, je suis aujourd’hui le seul cadre du Programme. Pourtant, nous avons besoin de profils variés. Par exemple, je rencontre des difficultés pour obtenir des financements car je n’ai pas d’expert en comptabilité capable de produire des rapports conformes aux normes.

Concernant les ressources financières, nous avons d’énormes besoins mais aucun budget à ce jour. Il m’arrive même d’assumer personnellement certaines dépenses de fonctionnement. Nous gardons néanmoins espoir que nos plaidoyers finiront par aboutir et que l’État, ainsi que les partenaires techniques et financiers, nous doteront d’un budget.

Enfin, sur le plan des infrastructures, je vous ai reçu dans une clinique privée car, comme beaucoup d’autres programmes du ministère de la Santé, nous n’avons pas encore de bureau. De plus, la Guinée ne dispose pas d’hôpital psychiatrique : seul un service de psychiatrie existe à Donka, et il n’existe pas de centre d’addictologie. Dans une note technique, j’ai proposé la construction d’un hôpital psychiatrique à Mamou, en raison de sa position centrale qui le rendrait accessible à toutes les régions.

Baïla Amadou Traoré : Les défis sont donc immenses ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : Oui, mais malgré tout, nous avançons. Après l’adoption du plan stratégique évoqué plus haut, nous avons réussi à mettre en place un groupe technique de travail en santé mentale qui réunit désormais toutes les parties prenantes et se réunit régulièrement.

Nous avons également obtenu l’intégration des soins en santé mentale à l’hôpital régional de Boké grâce à un partenariat avec MEMISA Belgique, pour un financement de 22 000 dollars. Un projet pilote a aussi été lancé à Matoto et nous avons entamé la formation de médecins généralistes à travers l’outil mhGAP.

Baïla Amadou Traoré : Vous avez évoqué la création d’un centre d’addictologie. Récemment, plusieurs décès liés à la consommation de la drogue  Kush ont fait la une de l’actualité. Qu’en est-il ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : Merci pour cette question. Comme je le disais, pour lutter contre un phénomène, il faut d’abord le comprendre. C’est pourquoi j’ai conduit une enquête autour d’une série de décès à Conakry. Le premier constat a été la réticence des familles à collaborer, notamment par crainte de la répression.

L’âge moyen des victimes était de 23 ans, avec des cas dès 15 ans. Tous étaient célibataires, la plupart sans emploi ou ouvriers. Les lieux de consommation identifiés se situaient au bord de la mer, le long du rail, près des marigots, ainsi que dans certains débits de boisson.

L’étude m’a permis de recueillir des informations non seulement sur le profil des consommateurs, mais aussi sur les substances en cause. Avec la Guinée-Bissau et la Sierra Leone, nous avons identifié deux principales molécules : les nitazines, opioïdes de synthèse vingt-cinq fois plus puissants que le fentanyl, et le PINACA, un cannabinoïde de synthèse. Toutes deux sont connues pour leurs effets extrêmement puissants et mortels.

En conclusion, les résultats montrent que la répression seule est insuffisante. Elle ne prend pas en compte certains facteurs essentiels. Il nous faut créer des centres d’addictologie pour assurer une véritable prise en charge. L’addiction peut aggraver une maladie mentale, mais ce n’est pas en soi une maladie mentale : on peut être dépendant du sucre ou du jeu de hasard sans être malade.

Baïla Amadou Traoré : Un mot de la fin ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : Je vous remercie pour l’intérêt que vous portez à la santé mentale. Le Programme national de santé mentale est ouvert à tous, en particulier aux journalistes, car nous avons d’énormes défis en matière d’information et de communication.

Baïla Amadou Traoré : Les médias s’intéressent-ils à cette question ?

Dr Ousmane Tanou Diallo : Oui. La RTG m’a récemment accordé une interview et Reflet Guinée a également couvert certaines de nos activités.

Baïla Amadou Traoré :  Ah oui, il est partout Lamine de Reflet Guinée (rire). Merci, Docteur. J’espère que notre prochain entretien se tiendra dans les locaux du Programme national de santé mentale, entouré de collaborateurs compétents.