Le 16 décembre 1961, la République de Guinée prend une décision forte et historique : l’ambassadeur de l’Union soviétique à Conakry, Daniel Solod, est sommé de quitter le pays “sans délai”, ce qu’il fera le jour même.
C’est la conséquence directe de la grève des enseignants, puis des fortes manifestations d’élèves et d’étudiants qu’elle engendra, et qui finira par être réprimée sous l’appellation de “complot des enseignants”.
Pour revenir sur cet incident diplomatique méconnu mais important de notre histoire, il est intéressant de lire un reportage du Monde consacré à la Guinée en date du 28 décembre 1961, signé Philippe Decraene, qui apporte des éclaircissements sur le contexte de l’époque.
Tout d’abord voilà le chapeau introductif du reportage qui plante le décor : « La crise qui couvait depuis de longs mois en Guinée a éclaté. Après avoir dénoncé voici deux semaines un " complot d'enseignants " appuyé par les pays de l'Est, et fait proprement expulser l'ambassadeur soviétique à Conakry, M. Sekou Touré a déclaré mardi, en ouvrant à Labé le congrès du parti démocratique guinéen, que la conspiration était le fait d'un " groupe antiparti " marxiste-léniniste, basé à Moscou, à Dakar et à Paris, et qui bénéficierait de complicités à l'ambassade de France en Guinée. […] Abandonnée à elle-même par ceux qui entendaient lui faire " payer " son vote négatif de septembre 1958, déçue par l'attitude des pays de l'Est, la Guinée est plongée dans une extrême confusion.C'est ce qu'a pu constater sur place notre envoyé spécial Philippe Decraene, qui à l'issue d'une enquête dans divers pays de l'Ouest africain, a séjourné la semaine dernière à Conakry.
Le neutralisme positif déjà et encore en question
Nous abordions la question du neutralisme positif, à l’aune des relations entre la Guinée et les deux Allemagnes dans un article précédent. Cet incident diplomatique avec l’Union Soviétique peut aussi illustrer un pan de cette doctrine.
Le reportage aborde la question et les prémices de cette expulsion : « Il était généralement admis que la diplomatie guinéenne était, sous couleur de "neutralisme politique", tournée vers l'Est. On peut donc tenir pour étonnant l'incident survenu à Conakry le 13 décembre dernier lors de la visite officielle de Sir Abubakar Tafewa Balewa. Venu comme ses collègues saluer le premier ministre fédéral du Nigéria, M. Solod, ambassadeur soviétique, fut prié par le chef du protocole de quitter immédiatement les rangs du corps diplomatique... Accompagné de Mme Solod, le représentant soviétique s'envolait le 16 de Conakry sans même avoir obtenu l'autorisation d'attendre l'avion tchèque qui, une fois par semaine, assure la liaison avec Moscou (1). »
Renversement d’alliance ou simple désaccord ponctuel ?
Ensuite le journaliste, à l’instar des milieux diplomatiques de l’époque, s’interroge sur la portée de l’événement. Autre extrait : « S'agit-il d'un renversement des alliances ? M. Khrouchtchev n'est en tout cas pas disposé à l'admettre, puisqu'il s'apprête à envoyer en Guinée M. Anastase Mikoyan, considéré comme un des " ambassadeurs itinérants " les plus efficaces du Kremlin. Le départ de M. Solod n'en revêt pas moins une grande importance, compte tenu des accusations de subversion lancées contre l'Union soviétique et de la personnalité de celui qui, depuis son passage au Caire, en 1956, est réputé comme un des maîtres de la diplomatie russe. »
En effet comme le prévoyait le journaliste, le vice Premier Ministre M. Anastase Mikoyan viendra à Conakry le 5 janvier 1962 pour arrondir les angles avec Conakry. Il était accompagné d’un nouvel ambassadeur qui ne présentera cependant ses lettre des créances, que le 23 février 1962, soit 49 jours plus tard, délai anormalement long.
Un allié déjà important
L’audace et la portée du geste guinéen ne peuvent être mesurée qu’à l’aune de l’importance de l’URSS pour la Guinée. En 1961 l’Union Soviétique, qui est l’un des tout premiers Etats à reconnaître la Guinée dès le 4 octobre 1958, est déjà un partenaire important de la jeune République.
C’est aussi ce qui ressort des extraits de l’article cité plus haut : « Cette initiative, au surplus, aura des conséquences dans d'autres domaines, car les techniciens de l'Est jouent un rôle important dans l'activité économique de la Guinée. On estime en effet à environ 1500 les techniciens et experts socialistes installés dans le pays, dont 750 à titre permanent. Le ministère de l'éducation nationale emploie à lui seul cent quatre-vingts de ces assistants techniques, dont une cinquantaine de Soviétiques et douze Nord-Vietnamiens, chargés de l'organisation d'une nouvelle école normale. La direction des mines utilise les services d'une quinzaine de Polonais, et environ soixante ingénieurs et géologues soviétiques s'occupent de l'exploitation des diamants de Haute-Guinée. Au ministère des travaux publics et dans les services qui en dépendent deux cent vingt à deux cent cinquante experts des pays de l'Est apportent leur concours : une vingtaine de Soviétiques à la direction du port de Conakry, trente aviateurs tchèques à la compagnie Air-Guinée - où quelques équipages égyptiens viennent très récemment de les relayer - quatorze Bulgares à la distribution des eaux de Guinée, vingt Allemands de l'Est aux télécommunications. De nombreuses missions particulières emploient à titre temporaire des géologues et ingénieurs russes, chargés notamment d'un inventaire des ressources minérales, de la construction d'un hôpital à Kankan, de la modernisation de l'agriculture, de l'étude du tracé de la voie ferrée Kankan-Bamako. »
Sur la positionnement de Sekou Touré et la Guinée
Enfin il cite Sekou Toure et explique sa position raidcale : « Même si le monde entier venait à nous tourner le dos, nous pourrions par notre propre lutte conduire notre pays au stade du surdéveloppement le plus complet ! "
C'est là sans doute une des données fondamentales de l'attitude guinéenne. Aussi longtemps que M. Sekou Touré demeurera à leur tête les, responsables politiques se refuseront à composer avec quiconque s'ils s'estiment en position de faiblesse. Ils n'accepteront pas d'être " mis en condition ", de solliciter ou même de donner l'impression d'attendre une aide extérieure quelconque. Aussi, aucune reprise de dialogue avec qui que ce soit - fût-ce avec la France - ne leur paraît-elle indispensable dans les circonstances actuelles. Ils ne saisiront que la main tendue sans la moindre arrière-pensée. Se trouvera-t-il un pays pour, dans ces conditions, la leur offrir ?
La fin de l’Histoire ?
Enfin, en conclusion des informations sur l’incident diplomatique, le journaliste du Monde s’interroge avec raison : « On ne sait, mais se féliciter hâtivement de la récente avanie essuyée par les Soviétiques serait peut-être aller au-devant de désillusions. »
L’Histoire retient que cet incident ne sera pas le renversement d’alliance tant souhaité par l’occident à l’époque mais juste un grain de sable dans l’Histoire des relations entre la République de Guinée et l’Union Soviétique puis la Russie. En effet quelques années après cet incident, le Président Sékou Touré sera reçu avec tous les honneurs à Moscou du 25 juillet au 2 août 1965 et la coopération continuera jusqu’à nos jours. Les Présidents Lansana Conté puis Alpha Condé s’y rendront également.
Baïla Amadou Traoré,
Citoyen Africain de Guinée