Extrait de l’ouvrage « L’Afrique et la révolution », Présence africaine, Ahmed Sékou Touré, 1967.
Question :
Qu'est-ce-que le neutralisme positif ?
Réponse :
Le neutralisme positif est une attitude et non un programme, car en lui-même il ne représente aucun fait concret, aucun objectif mobilisateur ; en soi, le neutralisme positif ne peut pas être une ligne politique. Dans toute analyse, il faut
distinguer le fond de la forme , la fin du moyen. Puisque le neutralisme positif n'est pas un programme, qu'il n'est pas mobilisateur en soi, ce n'est pas un objectif concret vers lequel l'homme puisse s'acheminer.
Le neutralisme positif est une attitude. Mais, prenons-y garde, aucune attitude ne doit être gratuite.
Nous avons vu dans ce qui précède que l'homme ne fait rien sans motif ni raison ; si parfois il ne parvient pas à s'expliquer les raisons de ses actes, c'est parce que leur cause lui échappe. Une attitude est donc nécessairement liée à un motif qui la détermine. Alors posons-nous la question de savoir par rapport à quoi et pourquoi être neutre ? Si l'on n'est pas sûr d'avoir déterminé de manière précise la valeur de ce « par rapport à quoi » et de ce « pourquoi », l'on ne peut être neutre.
Voyons donc ce qui peut déterminer cette attitude au niveau d'une nation ou d'un groupe de nations.
Le neutralisme se définit « contre » quelque chose, mais en même temps, s'il se veut également positif, il ne peut être purement négatif en lui-même. Le « neutralisme » s'établit par opposition à un système, à un phénomène, à une politique, à une ligne de conduite donnée qu'on ne veut pas subir et qu'on n'accepte pas, il est réactif ; voilà où réside la partie négative de la définition : le neutralisme est « refus ». Mais ce refus apporte un élément nouveau dans les rapports internationaux et devient, par là même, un acte d'autant plus positif qu'une fois introduit dans les rapports internationaux, il tend à accélérer l'évolution de l'humanité. Nous sommes donc loin de la simple « neutralité » avec laquelle certains voudraient confondre le neutralisme positif.
Quelles sont les causes qui ont engendré le neutralisme positif ?
C'est, au départ, l'extraordinaire déséquilibre qui existe entre les différents niveaux de développement des sociétés. Si l'acte de l'homme est toujours motivé, l'action populaire l'est également, or, il y a deux nécessités fondamentales qui influent sur le comportement de l'homme et sur celui de la société ; premièrement, celle de conserver leur existence : l'instinct, les facultés, la conscience de la vie s'expriment à travers cette première nécessité. Deuxièmement, le besoin d'améliorer cette existence, autrement dit de la développer, de la dépasser, d'aller vers le mieux-être. Tout ce que l'homme entreprend résulte de l'une ou de l'autre de ces nécessités. Lorsqu'on regarde l'ensemble de l'humanité, on constate que certaines nations sont plus développées dans tel ou tel domaine et que d'autres le sont davantage dans tel ou tel autre domaine. La fausse hiérarchie sur laquelle on s'appuie et dont les critères sont essentiellement matérialistes et quantitatifs aboutit à des conclusions erronées qui substituent aux notions de civilisation, d'évolution humaine et de conscience, le degré de développement matériel des peuples.
Une analyse correcte conduit à examiner chacun des domaines des activités humaines, et c'est alors que nous découvrons que bon nombre de pays, considérés aujourd'hui comme très arriérés, du fait de leur retard économique et technique, ont, en réalité, un sens de la vie, une philosophie sociale infiniment plus évolués que ceux de certains pays qui se prétendent, faussement, à la pointe de la civilisation.
Il n'en demeure pas moins que le déséquilibre qui existe dans le monde au point de vue du développement économique est extrêmement important et dangereux et qu'il constitue un obstacle difficilement franchissable à l'harmonisation des rapports internationaux. De ce déséquilibre naissent des courants idéologiques fondés sur les capacités techniques et la force matérielle qu'elles engendrent. On aboutit ainsi, d'une part, à des idéologies de conquête et de domination, et d'autre part, à des idéologies de progrès social et démocratique. Qu'on le veuille ou non, la tendance naturelle de l'homme et du peuple est d'affirmer leur individualité. Ils sont animés d'une volonté d'expansion à la fois verticale et horizontale, non seulement dans le domaine matériel, mais aussi dans le domaine intellectuel, moral et politique. C'est ainsi que des nations ont, à partir de leurs réalités propres, défini une philosophie qui se prétend universaliste. Actuellement, l'existence de ces philosophies se traduit par deux grands courants idéologiques qui se sont cristallisés en deux blocs. En réalité, il n'y a pas vraiment deux blocs, car si l'on procède à une analyse un tant soit peu approfondie, on se rend compte qu'au sein de chacun de ces blocs, il existe une infinité de courants divergents. Mais si l'on s'en tient à la nature des rapports internationaux, il existe deux blocs, ou mieux deux clans. Ils existent tout comme existent la classe ouvrière et le patronat qui constituent également deux clans, ce qui n'indique aucunement qu'il n'existe pas au sein de chacun d'eux de nombreuses différences. Ce ne sont pas les individus que l'on déf nit à travers cette classification, mais un mode de vie et la nature non antagoniste des rapports au sein de chacun des groupes sociaux ainsi caractérisés. Or les « blocs » sont eux aussi des groupes composés de nations qui ne sont pas rigoureusement identiques: chacune de ces nations a sa personna-lité, son degré d'évolution propre, ses spécificités. On sait que les systèmes philosophiques mis en pratique par ces blocs sont fondamentalement opposés, qu'il n'y a rien de commun entre la philosophie capitaliste et la philosophie socialiste; la seule analogie que l'on puisse distinguer entre ces deux philosophies antagonistes, c'est qu'elles sont l'une et l'autre défendues par des hommes qui sont en définitive de même nature, qui sont semblables, quel que soit le pays d'où ils sont originaires.
Par leur poids économique, les blocs dominent incontestablement la vie internationale, ce qui peut aboutir à une nouvelle forme de domination maintenant tout un ensemble de nations dans la sujétion et l'irresponsabilité.
Or, le neutralisme est justement une attitude d'opposition résolue à toute tentative d'enrégimentement forcé dans l'un ou l'autre des courants idéologiques qui dominent le monde; c'est un refus catégorique à l'irresponsabilité. Les nations qui se sont prononcées pour le neutralisme positif ne nient aucunement l'existence des philosophies qui animent l'un et l'autre blocs, mais elles entendent garder, envers elles, un entier pouvoir d'appréciation et leur total libre arbitre.
Le neutralisme positif dans son aspect négatif refuse le déterminisme conditionné par l'attitude de la France, de l'U.R.S.S., de la Chine, de la Grande-Bretagne ou des Etats-Unis. Le neutralisme positif affirme que les problèmes internationaux n'intéressent pas seulement les Etats-Unis, la France, l'U.R.S.S., la Chine ou tout autre pays puissant, que le monde ne leur appartient pas, qu'ils ne sont pas seuls à y assumer des responsabilités. Il affirme que le monde est une copropriété gérée par l'ensemble des nations et des peuples et que seuls des rapports d'égalité absolue peuvent engendrer l'équité, l'harmonie et le progrès de la société universelle.
Il importe donc que sur le plan international, chaque peuple, petit ou grand, riche ou pauvre, intervienne dans la vie commune, de manière consciente. Le neutralisme refuse toute démission historique, il refuse qu'une nation soit absente de la scène mondiale ou qu'elle soit indifférente aux problèmes internationaux. Quelle nation peut, en toute conscience, se décharger sur une autre, du soin de penser l'histoire à sa place et la charger d'agir en son nom sur la scène internationale ?
Voilà ce qui confère au neutralisme son caractère positif: il se traduit par un engagement responsable. Il est affirmation de soi, présence vigilante qui incline l'interlocuteur au respect.
Ce n'est pas le refus des autres, c'est le refus d'être dominé ou entraîné par d'autres. Voyez l'inextricable et constante équivoque des régimes africains qui se sont placés sous la tutelle de pays étrangers ! Nous affirmons, quant à nous, que nous existons avec les autres, que nous les considérons comme responsables au même titre que nous. Nos positions peuvent être identiques aux leurs, mais nous entendons les défendre nous-memes.
En réalité, en nous déniant le droit de nous exprimer, sous quelque prétexte que ce soit, on prétend soustraire à la connaissance des problèmes universels une partie de l'humanité, car il n'est aucun peuple, aussi nombreux et puissant soit-il, en mesure d'appréhender et de concevoir, correctement pour nous, nos réalités propres, lesquelles participent à la réalité du monde.
Et les problèmes internationaux qui se traitent à un niveau international ne peuvent être résolus d'une manière juste et efficace sans notre participation, sous peine de partir de données incomplètes.
La tendance dangereuse qui consiste à négliger l'avis des pays nouvellement restaurés dans leurs droits de souveraineté et leur liberté, relève d'une conception inadmissible de l'organisation du monde et d'un empirisme dénué de tout fondement rationnel. Elle est la manifestation d'un autoritarisme fondé sur la puissance, l'orgueil et l'intérêt le plus étroit.
Le neutralisme positif est donc une attitude justifiée par l'histoire: c'est le cours actuel de l'histoire qui l'a engendré, et la modification des conditions présentes de l'histoire en déterminera la disparition. Le neutralisme positif ne se définit pas négativement par rapport aux différents blocs, il se définit par rapport aux tentatives faites pour réserver à une minorité d'Etats le soin de régler les grands problèmes inter-nationaux. Lorsque cette prétention aura disparu des rapports internationaux, le neutralisme positif disparaîtra de lui-même.
Lorsque Moscou, Washington et Londres signèrent l'accord intervenu entre les blocs pour mettre fin aux menaces atomiques, les signataires invitèrent les autres nations à signer ce document de portée internationale. Ainsi que la majorité des pays socialistes et de nombreux pays capitalistes, nous avons été invités, nous aussi, à donner notre approbation à cet accord. Nous nous y sommes refusés. Nous avons dit:
« Même si toutes les Nations du monde signaient cet accord, la Guinée ne le signera pas. » Pourquoi? Parce que la paix n'appartient ni aux Etats-Unis, ni à l'U.R.S.S., ni à la Grande-Bretagne. Si ces puissances étaient convaincues de ce que la paix est un problème qui concerne l'humanité, elles auraient admis que toutes les nations, au sein de l'O.N.U., en débattent.
Lorsqu'une proposition soviétique ou américaine nous convient, nous l'appuyons et si une de nos propositions agrée d'autres nations, celles-ci peuvent l'appuyer. Dans ces condi-tions, le résultat des négociations apparaît comme le fruit de la conscience internationale, face aux problèmes de la paix.
Mais quand, dans le secret, deux ou trois nations discutent et tombent d'accord sur certaines dispositions et disent aux autres nations: « Venez signer! », si nous nous exécutons, nous démissionnons et acceptons implicitement le principe que deux ou trois nations dirigent l'humanité tout entière. Dès lors, il y a lieu de se demander pourquoi nous sommes membres de l'O.N.U. et quelle signification accorder à notre existence et à notre souveraineté.
Le neutralisme se fonde donc sur ce fait historique : le bon sens appartient à tous les peuples. Le bon sens n'est pas proportionnel au niveau de développement technique, il n'est pas proportionnel à la puissance physique de l'homme, à sa richesse ou à sa pauvreté. Le bon sens résulte de la conscience. Nous réaffirmons que le neutralisme n'est pas et ne peut pas être un programme politique.
Le neutralisme positif, loin d'être une attitude de démission internationale, favorise l'association de toutes les nations libres, éprises d'équité et de progrès, sur des bases d'égalité totale, de véritable respect mutuel et de responsabilité commune.
Ainsi, par son refus déclaré de « subir », le neutralisme positif fait non seulement obstacle à la volonté de domination de l'impérialisme, mais encore il forme une base acceptable pour constituer avec tous les peuples d'Afrique, ainsi qu'avec les peuples d'Asie et d'Amérique latine, un front de lutte anti-impérialiste cohérent et par-là efficace.
En tant que « moyen », il est la seule voie qui permette à l'Afrique de s'affirmer sur le plan international et de rejeter toute forme de tutelle et d'assujettissement politique qui vide l'indépendance de nos peuples de son contenu dynamique.
En définitive, le « neutralisme positif » est un moyen d'atteindre à l'indépendance absolue ; il est aussi une des formes de la lutte contre l'impérialisme.
Reproduction et diffusion par Baïla Amadou Traoré
Citoyen Africain de Guinée,