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29 octobre 1966 : Lansana Béavogui, Ministre des Affaires Étrangères de la Guinée, est pris en otage à Accra

Le 29 octobre 1966, alors qu’il était en route pour participer au Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) à Addis-Abeba, le Ministre Guinéen des Affaires Étrangères Louis Lansana Béavogui et sa délégation sont pris en otage par les autorités ghanéennes lors d’une escale de leur vol à Accra.


La rançon exigée est le rapatriement de dizaines de Ghanéens que les autorités ghanéennes estiment être retenus contre leur gré en Guinée.


Cet événement fut le paroxysme de la crise diplomatique entre le Ghana et la Guinée. Il engendra également une crise diplomatique entre la Guinée et les États-Unis.


Tout est parti du 24 février 1966, lorsque Kwame Nkrumah fut renversé par un Coup d’Etat mené par un « Conseil de Libération Nationale » dirigé par Joseph Arthur Ankrah.


Coup d’état contre Kwame N’Krumah, le point de départ de la crise Guinée/Ghana 


Le 24 février 1966, le président ghanéen Kwame Nkrumah, chantre du panafricanisme, et allié de première heure de la Guinée, est renversé par un Coup d’État militaire alors qu’il se trouve en visite officielle en Chine.


Une semaine plus tard, le Coup d’État consommé, après un bref détour par Moscou puis Alger, N’krumah arrive en Guinée le 2 mars 1966. Il y séjournera jusqu’à son évacuation en Roumanie pour des raisons de santé le 29 juillet 1971. 


Évidement la Guinée de Sékou Touré condamna fermement le coup d’état et offrit l’asile à N’krumah. Il sera même nommé dès son arrivée Co-Président de la Guinée et secrétaire général du PDG. 


Sekou Touré entamera de multiples démarches diplomatiques notamment en se rendant le 7 mars 1966 à Bamako pour s’entretenir avec Modibo Keïta sur la marche à suivre. Ce dernier sera également victime d’un Coup d’Etat deux ans plus tard.


Il faut également y ajouter à cela la fermeture de l’Ambassade du Ghana à Conakry et l’annonce par Sekou Touré le 10 mars 1966 de la préparation de troupes guinéennes en vue de la restauration de N’Krumah et ce en vertu du traité d’union unissant la Guinée et le Ghana. Annonce qui mettra en alerte la Côte d’Ivoire, au vu de sa position géographique entre la Guinée et le Ghana.


Tous ces gestes en faveur d’un retour de Nkrumah irriteront fortement le nouveau régime militaire du Général Joseph Ankrah qui accuse la Guinée d’héberger des agents de Nkrumah, de former des opposants et de vouloir déstabiliser le Ghana. Ainsi le Ghana portera plainte le 25 avril 1966 contre la Guinée devant le Conseil de sécurité des Nations unies.


Les choses s’apaiseront ensuite, au fil des mois le nouveau régime ghanéen s’étant bien installé et finissant par être reconnu par la majorité des États africains. La tension remontera subitement à l’occasion de la prise d’otage du 29 octobre 1966. 


29 octobre 1966 : l’escale qui vire à la prise d’otage 


Ce jour-là, Lansana Béavogui, ministre guinéen des Affaires étrangères, est en route vers Addis-Abeba pour participer à la réunion du Conseil des ministres de l’OUA qui a lieu en prélude du 4ème Sommet de l’organisation qui devait se tenir à Addis Abeba du 5 au 9 novembre 1966. Il est accompagné de trois diplomates et quinze étudiants guinéens.  


Son avion, un vol de la compagnie américaine Pan American Airways, doit faire une courte escale à Accra, non prévu selon un article du Time de l’époque. Mais à peine l’appareil posé, des agents Ghanéens montent à bord. Ils exigent le débarquement du ministre et de sa délégation qui sont sont aussitôt conduits dans un camp militaire.


Les autorités ghanéennes se justifient en accusant la Guinée de détenir des citoyens ghanéens contre leur gré. En réalité, il s’agit de cadres pro Nkrumah pour la plupart, et qui ne souhaitaient pas rentrer par peur d’être inquiétés par les nouvelles autorités. D’ailleurs la mission de l’OUA dépêchée à Accra puis à Conakry s’assurera qu’aucun des 82 Ghanéens qu’elle a pu rencontrer n’était retenu contre sa volonté. 

 

L’ambassadeur des Etats-Unis en résidence surveillée et l’Ambassade américaine pillée


Les autorités Guinéennes tiennent pour premier responsable de cette prise d’otage les États-Unis d’Amérique, la compagnie transportant le Ministre Guinéen étant américaine. D’ailleurs la Guinée interdira à cette compagnie son aéroport et mettra son représentant sous résidence  surveillée.


Ainsi dès le lendemain de la detention de Lansana Béavogui, l’Ambassadeur américain à Conakry,  Robinson McIlvaine, est convoqué au Ministère des Affaires étrangères et est informé qu’il est placé en résidence surveillée. Il est libéré le 31 octobre mais ce même jour l’Ambassade américaine et la résidence de l’ambassadeur sont envahies par des milliers de manifestants qui pillent l’Ambassade.


Enfin, le 8 novembre 1966, la Guinée expulse huit cadres du service d'information de l'ambassade américaine ainsi que les 64 volontaires du Peace Corps le 8 novembre de la même année. Le directeur américain de l'usine de Fria est également mis en résidence surveillée. 


L’heureux dénouement suite à une médiation africaine et internationale  


Dès le 31 octobre, le Conseil des ministres de l'OUA auquel aurait dû prendre part Lansana Béavogui, décide le 31 octobre d'envoyer une

mission spéciale à Accra et à Conakry. Elle est composée de Justin Bomboko (ministre des Affaires étrangères du Congo-Léopoldville), du vice-président Murumbi du Kenya, et de John Williams, ministre de l'information de la Sierra Leone.


L'empereur d'Éthiopie Hailé Sélassié dépêchera également son ministre de la justice, Mammo Tedesse, à Accra, avant de recevoir le général Ankrah lui-même, à Addis Abeba en même temps que les présidents Nasser et Tubman, en marge du sommet de l’OUA. 


Enfin le secrétaire général de l’ONU, U Thant, s’impliquera personnellement pour trouver une issue favorable à cette crise diplomatique. 


Ainsi sous la pression conjuguée de l’OUA, de l’ONU et de plusieurs pays amis, le Ghana finit par céder. Le 5 novembre 1966, soit une semaine après la détention, Lansana Béavogui et sa délégation sont libérés. L’incident laissera toutefois des traces profondes qui ne dissiperont qu’à la mort de N’krumah


La normalisation des relations entre Conakry et Accra après la mort de N’Krumah


Les relations entre Accra et Conakry resteront glaciales pendant des années en fait jusqu’à la mort de N’Krumah le 27 avril 1972 à Bucarest en Roumanie, où il avait été évacué de la Guinée le 29 juillet 1971 suite à la dégradation de son état de santé due à un cancer. 


Amilcal Cabral dans un vibrant discours-hommage qui restera dans les annales, dira qu’il est plutôt mort du « cancer de la trahison ». Celui là même qui emportera également Cabral quelques mois plus tard, assassiné par les siens.


Après son décès et quelques tensions avec le Ghana autour de sa dépouille, la Guinée accepte de remettre le corps de Nkrumah aux autorités ghanéennes qui s’engagent en retour à le réhabiliter. Sekou Touré se rendra au Ghana en 1979 et recevra les présidents ghanéens Hilla Limann en mars 1980 et Jerry Rawlings en janvier 1984.


Quant à Lansana Béavogui, il connaîtra une mésaventure similaire à Abidjan en 1967 puis deviendra, quelques années plus tard, le premier Premier ministre de Guinée (1972–1984) et le président par intérim de la Guinée après la mort de Sékou Touré le 26 mars 1984 et jusqu’à la prise du pouvoir par l’armée le 3 avril 1984.


Baïla Amadou Traoré,

Citoyen Africain de Guinée 


Sources 


- André LEWIN, Ahmed Sékou Touré (1922-1984), Président de la Guinée de 1958 à 1984, Tome 5, Chapitre 61

- TIME Magazine. (11 novembre 1966). “Africa: Unhappy Landing of Flight 150.” New York: Time Inc.