Le 17 novembre 1958, un mois et demi après la proclamation de son indépendance, la République de Guinée signe son tout premier accord international : un accord culturel, scientifique et commercial avec la République démocratique allemande (RDA), appelée également Allemagne de l’Est, ou encore Zone d’occupation soviétique Sowjetische Besatzungszone (SBZ).
Ce n’est que six jours plus tard, le 23 novembre 1958, que la Guinée signera son deuxième accord : l’accord d’association entre le Ghana et la Guinée.
La signature de cet accord avec la RDA constitue le premier acte et l’une des meilleures illustrations de ce qui allait devenir la doctrine de diplomatie guinéenne : le « neutralisme positif » théorisé par Ahmed Sékou Touré. (Voir extrait d’un ouvrage de Sekou Touré qui traite de cette philosophie politique)
Refusant la logique des blocs, la diplomatie guinéenne, réussira à maintenir de bonnes relations diplomatiques avec les deux Allemagnes, malgré les turbulences des années 70 avec la République fédérale d’Allemagne (RFA).
Coopération avec l’Allemagne de l’Est
L’accord du 17 novembre 1958 prévoyait notamment la formation d’étudiants guinéens en RDA, l’envoi d’experts techniques et scientifiques à Conakry, la mise en place d’une coopération culturelle et commerciale.
La coopération se renforce dès 1959–1960 avec l’arrivée régulière de délégations techniques (enseignants et agronomes surtout) et la négociation d’un accord commercial 1960–1965.
L’illustration la plus emblématique de cette coopération sera la construction de l’imprimerie nationale Patrice Lumumba à Conakry et l’envoi et le formation de techniciens pour sa gestion.
Aussi, après la visite du secrétaire d'État à la jeunesse et aux sports de la Guinée, Mamouna Touré, et la signature le 19 octobre d’une convention de coopération dans le domaine de la culture physique et du sport, un centre de médecine sportive sera installé à Conakry avec l'aide de la RDA.
Malgré ce dynamisme, la Guinée ne reconnaîtra officiellement la RDA qu’en 1970, sous la pression diplomatique de la doctrine Hallstein de la RFA, qui consistait à prononcer la rupture des relations diplomatiques avec tout État qui reconnaîtrait la RDA.
Pourtant ce n’est pas cette reconnaissance de la RDA par la Guinée qui conduira à la rupture avec l’Allemagne de l’Ouest mais plutôt l’implication supposée de celle-ci dans l’agression du 22 novembre 1970 subie par la Guinée.
Coopération avec l’Allemagne de l’Ouest
Contrairement à l’idée selon laquelle la Guinée se serait rapprochée uniquement du bloc socialiste, la coopération avec la République fédérale d’Allemagne (RFA) commence presque au même moment que celle avec la RDA.
Le 31 octobre 1958, la RFA reconnaît officiellement la Guinée, avant même les États-Unis. Le 18 mars 1959, un premier accord de coopération économique et technique est signé à Bonn.
Les relations deviennent rapidement stratégiques. Dans les années 1960, la coopération avec la RFA est intense :
- Construction et installation d’usines militaires par la firme Fritz Werner ;
- goudronnage des rues de Conakry et de l'axe qui va du Kilomètre 36 à Dubréka,
- reconstruction de l'abattoir de Conakry 36;
- modernisation des réseaux téléphoniques de Conakry et de Kankan et du centre de réception de Wonkifong ;
- activités de formation à l'école nationale pratique des télécommunications de Kaporo (établissement lui-même construit largement sur des financements de la RFA) ;
- réalisation d'ateliers de réparation de matériel agricole ;
- aménagement des studios de radiodiffusion de "La Voix de la Révolution" dans le quartier de Boulbinet ;
- coopération avec Sily-Films dans le domaine cinématographique et construction à Boulbinet d'un laboratoire cinématographique (accord de 1964).
Il faut ajouter à cela d’une part la visite officielle du Président Sékou Touré en Allemagne de l’Ouest les 15, 16 et 17 Novembre 1961 où il est reçu avec faste par le président fédéral Heinrich Lübke et décoré de l’Ordre national allemand. Il était logé au château de Petersberg.
Quelques mois plus tard, le 15 janvier 1962, premier anniversaire de l'élection de Sékou Touré comme chef d'État, c’est le président allemand Heinrich Lübke qui se rend à Conakry, accompagné par le nouveau ministre fédéral des affaires étrangères Gerhard Schroeder (qui deviendra plus tard un fameux chancelier). Ils logent aux Cases de Belle-vue.
La Guinée toujours dans le neutralisme positif aujourd’hui ?
Comme nous l’avons vu, le « neutralisme positif » s’est traduit par de bonnes relations avec l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est. On pourrait aussi l’illustrer par les bonnes relations entre la Guinée et l’Union Soviétique et entre la Guinée et les États-Unis, sous le régime de la Révolution.
Est-ce ce même neutralisme positif qui guide la République de Guinée lorsque son Président, Mamady Doumbouya, déclare en 2023 à la tribune des Nations unies : « Nous ne sommes ni pro, ni anti-Américains, ni pro, ni anti-Chinois, ni pro, ni anti-Français, ni pro, ni anti-Russes. Nous ne sommes tout simplement pro-Africains, c'est tout. Nous mettre sous la coupe de telle ou telle puissance est une insulte à une population de plus d'un milliard d'Africains […] » ?
Baïla Amadou Traoré
Citoyen Africain de Guinée
Source principale
Ahmed Sékou Touré (1922-1984)
Président de la Guinée de 1958 à 1984
Tome 3 - 1958 - 1960 (chapitres 31), André Lewin, L’harmattan, 2020