Points de vue

Kabiné Komara, la démographie « galopante », Rio Tinto et les « Chinois »

Kabiné Komara, ancien Premier ministre de la République de Guinée, est un intellectuel Guinéen dans tous les sens du terme. Passé par l'Ecole supérieure d'administration de Conakry, l'Institut supérieur des affaires (ISA) de Paris, l'Université du Colorado et l'Université américaine du Caire, Monsieur Komara a été banquier (Afrexim Bank) et diplomate (OMVS), et est auteur de plusieurs ouvrages.


De ce qui précède, nous pouvons supposer qu’il est censé mesurer précisément le sens des mots qu’il emploie et la portée qu’ils peuvent avoir, notamment lors de son interview par Radio France International, publié le 19 novembre 2025.


Alors j’ai été surpris, mais également effrayé, par deux de ses propos, sur lesquels je veux revenir ici afin d’alerter et de sensibiliser mes compatriotes Guinéens et Africains sur un enjeu très important qui concerne notre avenir. 


La démographie « galopante » première cause du déclin de la biodiversité Guinéenne selon Kabiné Komara


Kabiné Komara publie aux éditions du Cherche Midi, l’ouvrage Notre biodiversité en danger - Guinée : Plaidoyer pour des actions salvatrices. Dans cette  interview promotion de ce livre, le journaliste rappelle que l’ancien PM de la Guinée « dit que le premier facteur de déclin de la biodiversité est la démographie galopante ». Komara confirme son propos en disant, je cite :  « Oui. la démographie galopante est un grand facteur de destruction de la biodiversité en Guinée, parce que c’est un pays qui comporte quatre régions naturelles et la population croît à un rythme assez accéléré et surtout elle est attirée dans des zones de pressions minières, forestières, halieutiques». 


Alors il convient de s’arrêter tout d’abord sur cette expression de démographie galopante. Le dictionnaire Larousse définit la démographie comme « l’État quantitatif de la population humaine dans une région ou un pays déterminés. » et l’adjectif « galopant » comme qualifiant quelque chose « dont la croissance est extrêmement rapide et qu'on ne peut maîtriser : ». C’est ainsi  qu’on parle d’inflation galopante, d’insécurité galopante ou encore de maladie galopante.


Appliqué à la population, « démographie galopante » sous-entend donc que la croissance démographique est trop forte, qu’elle est problématique ou menaçante, et qu’il faudrait idéalement la maîtriser. Elle porte déjà un jugement de valeur sur le fait que la croissance élevée de la population est un problème qu’il faut maîtriser. Maitriser c’est réduire la natalité surtout.


Elle reprend un narratif bien connu de la pensée occidentale : l’idéologie malthusienne, qui est une doctrine issue des idées de l’économiste anglais Thomas Malthus, selon laquelle la population tend à croître plus vite que les ressources, ce qui conduit à la misère, aux famines et aux conflits, sauf si l’on limite volontairement la croissance démographique.


Il est vrai que cette idée est largement répandue chez nous et désormais acceptée de notre intelligentsia (intellectuels, médecin, décideurs,) et tout un système de financement de programmes et de politiques publiques en dépend. Cependant il faudrait avoir le courage, le recul, ou la lucidité de pouvoir éventuellement la mettre en cause.


Mais aller jusqu’à dire que la démographie galopante est la première cause du déclin de la biodiversité Guinéenne, au-delà de l’usage sémantique contestable de l’expression, c’est autre chose qui reste encore à démontrer dans le fond.


À l’échelle mondiale, le rapport d’évaluation 2019 de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), dont la Guinée est membre, indique que les cinq moteurs directs majeurs de déclin de la biodiversité sont par ordre d’importance : (i) les changements d’usage des terres et des mers, (ii) l’exploitation directe des organismes, (iii) le changement climatique, (iv)la pollution et (v) les espèces exotiques envahissantes.


La démographie n’apparaît dans ce rapport que dans les causes indirects ou facteurs sous-jacentes qui influent ces moteurs directs.


Pourquoi ce serait différent en Guinée ? Parce que la croissance démographique est tellement élevée qu’elle en deviendrait en Guinée le premier facteur ? Soyons concret. Aujourd’hui, nos mines, nos océans et nos terres agricoles sont-elles exploitées pour répondre à une demande démographique ou plutôt à la demande d’un système capitaliste international dont la Guinée (15 millions de Guinéen sur 245 857 km² en prenant en compte le fort taux d’immigration) n’est qu’un maillon de la chaîne ?


En tous cas, même la Stratégie nationale sur la diversité biologique pour la mise en oeuvre en Guinée du Plan Stratégique 2011 – 2020 des objectifs d’Aichi, classe également la croissance démographique parmi les causes indirectes de la perte de biodiversité, et non parmi les causes directes.


En conclusion, parler  de « démographie galopante », c’est prendre la question par le mauvais bout. C’est accepter l’idée que la démographie est un problème parce qu’elle est élevée, alors qu’au contraire, si les conditions sont remplies, c’est une chance, y compris pour la biodiversité.


Si les États investissent dans l’éducation, la santé, l’emploi, la gouvernance et le développement durable, la forte démographie peut au contraire accélérer le progrès au lieu de le freiner. On parle alors de dividende démographique. Alors demandons à nos Etats d’éduquer et de soigner nos enfants afin qu’ils soient pour le Peuple un atout et non un fardeau. 


L’exemple de la Chine, de l’Inde, ou encore de l’Indonésie illustre qu’une forte démographie, bien planifiée est accélérateur de progrès.


Rio Tinto et les « Chinois »


Dans cette interview, Kabinè Komara a également déclaré : « […] Rio Tinto et les Chinois sont convenus qu'ils appliquent les mêmes normes environnementales. Ça, c'est un grand, grand acquis pour la Guinée parce que, jusque-là, les gens étaient inquiets que la partie chinoise soit beaucoup plus légère en termes d'application des exigences environnementales. Le fait que les deux compagnies soient tombées d'accord pour que ce soit Rio Tinto, qui est beaucoup plus exigeante en terme environnemental, qui supervise l'application de toutes les normes environnementales, c’est un grand succès pour la Guinée. »


La première chose qui m’a surpris dans ces propos c’est la formule  « Rio Tinto et les Chinois » qui est problématique en soi. Elle réduit un partenaire, qui plus est stratégique, à une identité ethno-nationale : les « Chinois ». Pourquoi pas dire Rio Tinto et Winning Consortium Simandou, puisqu’il s’agit de ces deux sociétés. Ou alors pourquoi pas dire les anglo-saxons ou les Anglo-américano-australiens et les sino-singapouriens  ? Est-ce le prolongement tropical du mépris occidental, dans la lignée d’expression comme les chinoiseries, ou encore chinetoque, qui est repris, volontairement ou non, par l’ancien PM ?


Ensuite, dans le fond, présenter Rio Tinto comme « beaucoup plus exigeante en terme environnemental » est, au demeurant , très discutable. A titre illustratif, pas plus tard que le 13 janvier 2025, Rio Tinto Fer et Titane inc. a été condamnée par la Cour du Québec, à payer des amendes totalisant 2 millions de dollars, après avoir plaidé coupable à huit chefs d’accusation pour avoir enfreint la Loi sur les pêches et le Règlement sur les effluents des mines de métaux et des mines de diamants. En Australie, le dynamitage en 2020 des abris rocheux de Juukan Gorge, site aborigène vieux d’environ 46 000 ans, a été qualifié “d’inexcusable” par une commission parlementaire fédérale, entraînant la démission de plusieurs dirigeants.


Enfin, il est important de rappeler que si le gisement de fer du Simandou est aujourd’hui exploité c’est en grande partie grâce à nos amis « les chinois » pour reprendre l’expression. En effet il est de notoriété publique que Rio Tinto dispose d’un titre d’exploitation sur les blocs 3 et 4 depuis 2006, avec un démarrage de production initialement annoncé autour de 2013. À l’inverse, Winning Consortium Simandou (WCS), arrive seulement en 2019–2020 sur le projet et accepte de développer à la fois la mine et les infrastructures (environ 600 km de chemin de fer et un port sur la côte), signe ses conventions avec l’État et entre rapidement en phase de travaux en 2021. Et ensuite il signe un partenariat stratégique avec le groupe sidérurgique Baowu qui a permis  l’injection des financements nécessaires à la réalisation du projet. 


Le premier exploit du CNRD dans le projet Simandou, tant vanté par l’ancien PM, est le fait d’avoir obligé finalement Rio Tinto à exploiter effectivement sous peine de se voir retirer les droits concédés par l’Etat sur le périmètre. 


Je me permet de conclure ce point de vue en paraphrasant Albert Camus : mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur de l’Afrique.


Baïla Amadou Traoré,

Citoyen Africain de Guinée