Points de vue

Sahara occidental : à l’ONU, un statu quo qui évolue

Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU) a adopté une importante résolution (résolution 2797) sur la question du Sahara Occidental qui est à la fois l’un des conflits les plus tragiques et les plus invisibilisés de la planète.


Ce conflit oppose le Royaume du Maroc au Frente Popular para la Liberación de Saguía el-Hamra y de Río de Oro (Front POLISARIO), depuis le retrait des colons espagnols du territoire du Sahara Occidental.


C’est un conflit africain tant sous-médiatisé qu’il convient de revenir sur ses origines (II) avant d’en aborder ses récents développements, notamment à l’ONU (II).


I - Histoire d’un conflit colonial 


Ancienne colonie espagnole depuis 1884 et la Conférence de Berlin qui partagea l’Afrique comme un gâteau, le Sahara Occidental, alors appelé Sahara espagnol, est administré par le Royaume d’Espagne pendant près d’un siècle, qui y exploitait les ressources du territoire.


Sous la pression du mouvement anticolonial mondial de la fin des années  1950 et de la vague d’accessions à l’indépendance des pays africains, l’Assemblée générale de l’ONU adopte la résolution 1514 (XV) le 14 décembre 1960, véritable charte de l’autodétermination, déclarant que la domination étrangère constitue une violation des droits fondamentaux de l’homme. 


En application de ce principe, l’ONU avait inscrit dès 1963 le Sahara espagnol sur la liste des territoires non autonomes, reconnaissant le peuple sahraoui comme un peuple colonisé devant choisir librement son avenir.


Face à l’occupation espagnole qui se prolonge malgré ces pressions internationales, le Front POLISARIO, un mouvement de libération se forme le 10 mai 1973 Il revendique l’indépendance totale du Sahara occidental et lance dès 1974 une guérilla contre les colons espagnols.


Face à la pression combinée du Front POLISARIO et de la communauté internationale anticolonialiste, l’Espagne décide d’organiser un référendum. Cependant deux pays, le Maroc et la Mauritanie, s’y opposent et revendiquent leur souveraineté sur ces territoires. 


C’est ainsi que l’Assemblée générale des Nations unies a saisi la Cour internationale de justice (CIJ)pour trancher deux questions  essentielles : « 1. Le Sahara occidental (Rio de Oro et Sakiet El Hamra) était-il, au moment de la colonisation par l'Espagne, un territoire sans maître (terra nullius)? Si la réponse a la première question est négative, II. Quels étaient les liens juridiques de ce territoire avec le Royaume du Maroc et l'ensemble mauritanien? »


L’avis de la Cour internationale de justice, fondement de la position du droit international 


La CIJ, dans son Avis consultatif en date du 16 octobre 1975, conclut que le territoire n’était pas une terre sans maître (terra nullius) avant la colonisation espagnole. 


Sur les liens juridiques avec le Royaume du Maroc et l'ensemble mauritanien, la  CIJ reconnaît des « liens juridiques d'allégeance entre le sultan du Maroc et certaines des tribus vivant sur le territoire du Sahara occidental » ainsi que « l'existence de droits, y compris certains droits relatifs à la terre, qui constituaient des liens juridiques entre l'ensemble mauritanien, au sens où la Cour l'entend, et le territoire du Sahara occidental. »


Cependant, la CIJ conclut in fine  que « les éléments et renseignements portés à sa connaissance n'établissent l'existence d'aucun lien de souveraineté territoriale entre le territoire du Sahara occidental d'une part, le Royaume du Maroc ou l'ensemble mauritanien d'autre part. La Cour n'a donc pas constaté l'existence de liens juridiques de nature à modifier l'application de la résolution 1514 (XV) quant à la décolonisation du Sahara occidental et en particulier l'application du principe d'autodétermination grâce à l'expression libre et authentique de la volonté des populations du territoire (voir paragraphes 54 à 59 ci-dessus).»


Le coup de force du Maroc : la Marche verte et les accords de Madrid 


Mais à peine trois semaines après l’avis consultatif de la CIJ, le 6 novembre 1975, il y a 50 ans quasi jour pour jour, le roi Hassan II déclenche la fameuse Marche verte, mobilisant plus de 350 000 civils marocains pour traverser la frontière pour « occuper » ou « réintégrer » le territoire selon les positions, sous l’encadrement  de l’armée marocaine.


Le 14 novembre 1975, sous la pression de cette  opération spectaculaire, l’Espagne choisit la voie du retrait précipité et signe les Accords de Madrid, cédant l’administration du Sahara au Maroc et à la Mauritanie, sans consulter les Sahraouis. 


Un acte dénoncé par l’ONU comme nul et non avenu, car aucune puissance administrante n’a le droit, selon la Charte, de transférer un territoire non autonome sans la consultation de son peuple. 


En réaction, le Front Polisario, proclame le 27 février 1976 la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) depuis la localité de Bir Lahlou, dans la zone libérée.


Une nouvelle guerre coloniale et un mur de sable miné


La guerre éclate aussitôt. Le Maroc occupe la partie nord et la Mauritanie la partie sud du territoire.


Les forces sahraouies multiplient les offensives et obtiennent plusieurs victoires, poussant la Mauritanie à signer un accord de paix avec le Polisario le 5 août 1979, dans lequel elle reconnaît la RASD et renonce à toute revendication territoriale.


Le Maroc occupe alors la zone mauritanienne et contrôle environ 80 % du territoire.


Pour consolider son emprise, il construit, dès 1981, un mur de défense miné de plus de 2 700 kilomètres, toujours visible aujourd’hui, séparant les territoires occupés à l’ouest des zones contrôlées par le Polisario à l’est. C’est en raison de ce mur miné que le Service de la lutte antimines des Nations Unies (UNMAS) considère le Sahara occidental comme l'un des territoires les plus minés au monde, avec plus de 2 500 victimes recensées depuis 1975.


L’OUA reconnaît le Sahara Occidental et le Maroc se retire de l’Institution 


Le conflit est avant tout un conflit africain. Encore en 2025, parmi les 17 territoires figurants sur la liste des territoires non autonomes selon l'ONU , un seul se trouve sur le continent africain :  le Sahara occidental. C’est à ce titre qu’il est qualifié de dernière colonie d’Afrique. 


Il faut rappeler qu’à la suite de grandes batailles diplomatiques, l’Organisation de l’Unité Africaine a reconnu la République Arabe Saharaoui Démocratique et l’a admis comme État membre à part entière le 22 février 1982, à l’occasion d’un conseil des ministres des affaires étrangères de l’OUA. Cette décision sera entérinée officiellement lors du 20ᵉ sommet de l’OUA, à Addis-Abeba, du 12 au 15 novembre 1984. 

 

En réaction, le Maroc se retire de l’OUA, un fait sans précédent dans l’histoire de l’Institution. Il réintègrera l’OUA en 2017, après 33 ans d’absence, sans que la RASD n’en soit exclue. Depuis, le Maroc prend des initiatives allant dans le sens d’une exclusion de la RASD.


Résultat : deux États membres de l’Union africaine revendiquent le même territoire.


Un accord de paix porteur d’espoir  sous l’égide de l’ONU et de l’OUA


Après une quinzaine d’années de conflit qui s’enlise, un plan de règlement négocié sous l’égide de l’ONU et de l’OUA, est accepté par le Maroc et le Front POLISARIO en 1988. 


Ce plan prévoit notamment un cessez-le-feu supervisé par l’ONU et un référendum d’autodétermination permettant au peuple sahraoui de choisir entre l’indépendance ou l’intégration au Maroc. 


C’est en application de ce plan de paix que sera créée en 1991 la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO) dont le mandat vient d’être prolongé par la résolution 2797 du Conseil de sécurité de l’ONU. (II)


II - la Résolution 2797 du 31 octobre 2025, un statut quo à la saveur de victoire diplomatique pour le MAROC


La MINURSO a donc été mise en place à la suite d’un cessez-le-feu consécutif à seize ans de guerre entre le Maroc et le Front Polisario, par la Résolution 690 du Conseil de sécurité de l’ONU en date du 19 avril 1991.


Son mandat prévoyait un référendum d’autodétermination dans un délai de neuf mois à un an après le cessez le feu intervenu en septembre 1991.


34 ans plus tard le référendum n’a pas eu lieu et le mandat de la MINURSO vient d’être prolongé une énième fois par la résolution 2797 du 31 octobre 2025. 


La MINURSO à l’image de beaucoup d’autres mission onusiennes de ce type, pour ne pas dire toutes, qui non seulement n’atteignent ses objectifs mais participent au maintien d’un statut quo dans lequel les plus faibles paient le plus souvent le prix le plus fort. Je pense notamment, en ce qui concerne le continent africain, à la MINUSMA au Mali avant son retrait en 2023, la MONUSCO en République démocratique du Congo, ou encore la MINUSCA en Centrafrique.


Au-delà de cette prorogation du mandat de la MINURSO, la résolution 2797 marque une évolution notable sur le plan diplomatique du rapport de force en faveur 


Le plan d’autonomie marocain érigé en base des négociations et solution des plus réalistes 


Le Maroc a pu compter dans le dossier du Sahara Occidental sur l’appui traditionnel des États-Unis. Nous expliquions d’ailleurs dans l’article consacré au vote sur l’embargo américain contre Cuba l’abstention du Maroc par le soutien des USA dans le dossier du Sahara occidental.  


En effet les États-Unis sont le “porte-plume” (penholder) du dossier du Sahara occidental au Conseil de sécurité. Autrement dit, ce sont eux qui rédigent chaque année le projet de résolution prolongeant le mandat de la MINURSO, avant qu’il ne soit discuté et amendé par les autres membres. Un détail technique en apparence, mais qui a son impact sur le fond : le penholder tient la plume donc fixe le ton, choisit les mots, et oriente la ligne politique.


Depuis la reconnaissance par les États-Unis de Donald Trump en 2020, de la « souveraineté marocaine » sur le Sahara, en échange de la conclusion des accords d’Abrahams par lesquels le Maroc et d’autres pays arabes ont reconnu Israël, le rapport de force diplomatique a clairement basculé en faveur du Royaume Chérifien.


Le texte de la résolution insiste surtout sur le plan d’autonomie présenté par le Maroc en 2007 qui, en résumé, propose d’accorder au Sahara occidental un statut d’autonomie élargie sous souveraineté marocaine, avec un gouvernement et un parlement locaux, et sans option d’indépendance.


Dans la  résolution 2797 le Conseil de sécurité demande des discussions « sans conditions préalables et sur la base du plan d’autonomie proposé » et considère le plan d’autonomie présenté par le Maroc comme « une solution des plus réalistes ».


Ainsi la brillante diplomatie marocaine il faut le dire, aura réussi l’exploit d’ériger son plan d’autonomie en solution la plus réaliste, au détriment du plan ONU-OUA. 


Ceci après une série de victoires engrangées au fil des ans conduisant de plus en plus d’Etat à reconnaître sa souveraineté, à soutenir son plan d’autonomie et à retirer ou geler leur reconnaissance de la RASD.


Les réserves de l’Algérie, de la Chine, du Pakistan et de la Russie


La résolution a certes été votée par onze membres du Conseil de sécurité dont trois membres permanents (les USA, la France, le Royaume-Uni).  


Cependant 3 membres, et non des moindres, se sont abstenus à savoir la Chine, le Pakistan et la Russie tandis que l’Algérie a décidé de marquer son opposition au texte en ne prenant pas part au vote.


La Russie a expliqué son abstention par le fait  qu’elle espère que ce qu’elle qualifie de « démarche de cowboy de ses collègues américains » n’aboutirait pas à des effets inverses. Quant à la Chine et le Pakistan, ils se sont abstenus en raison des « déséquilibres persistants du texte » selon le service de presse de l’ONU.


Je termine cet article de la même manière que j’avais terminé celui que j’avais consacré à l’accord de paix sur Gaza (car je pense que le sujet de fond est le même), en citant l’éminent diplomate Guinéen Abdoulaye Touré : « L’histoire du monde nous enseigne que la force brutale n’est jamais venue à bout de la volonté des peuples de reconquérir leur dignité, leur liberté, moins encore n’a réussi à annihiler ou à freiner la lutte de libération des peuples. » 


A bon entendeur, salut


Baïla Amadou Traoré,

Citoyen Africain de Guinée