Il y a 60 ans, jour pour jour, dans la nuit du 12 au 13 octobre 1965, fut arrêté Mamadou Lamine Touré, accusé de complot pour avoir osé le dépôt de statuts pour la création d’un nouveau parti politique. Pour mesurer toute la portée de ce geste à première vue anodin, il faut replonger dans le contexte de l’époque marqué par l’ascension du PDG et sa mainmise sur l’Etat Guinéen.
Ainsi, il faut rappeler qu’en 1965 on peut tout à fait dire que le Parti Démocratique de Guinée (PDG) dirigeait seul le pays d’une main de fer depuis 7 ans. Cette suprématie politique est le fruit de victoires électorales au suffrage universel, nettes et sans bavure, dans les scrutins qui précédèrent l’indépendance (I). C’est ce sur quoi nous reviendrons avant de parler de l’Affaire Petit Touré, ses causes et conséquences (II).
I - La conquête du pouvoir par le PDG
Le PDG est arrivé au pouvoir grâce à une une série de victoires électorales décisives de 1956 à 1957, à travers des élections législatives, municipales puis territoriales.
1. 1956, une victoire fondatrice aux législatives
En effet, après avoir perdu les élections législatives partielles de 1954, avec en jeu le siège de député de la Guinée Française à l’Assemblée Nationale, vacant suite au décès de Yacine Diallo, le Parti prit sa revanche 2 ans plus tard aux élections législatives de 1956. Trois listes s’affrontèrent lors de ce scrutin :
- Celle du PDG, portée par Ahmed Sékou Touré, Saïfoulaye Diallo et Lansana Béavogui ;
- Celle de la Démocratie socialiste de Guinée (DSG), menée par Ibrahima Barry (dit Barry III), Chaikou Baldé et El Hadj Kane ;
- Celle du Bloc africain de Guinée (BAG), conduite par Barry Diawadou, Koumandian Keita et Mamba Sano ; enfin
- Celle de l’Union forestière, avec Jean-Pierre Farah Touré, Antoine Fassa Kamano et François Guilavogui.
Le PDG l’emporta avec un score de 61 % des suffrages, contre 26 % pour le BAG et 9 % pour la DSG. Il décrocha ainsi deux sièges (Sékou Touré et Saïfoulaye Diallo), tandis que le BAG obtint un siège, avec l’élection de Diawadou Barry à l’Assemblée nationale française.
2. Élections Municipales du 18 novembre 1956 :
Ces élections faisaient suite à l’adoption par l’Assemblée nationale française de la loi n° 55-1489 du 18 novembre 1955 relative à la réorganisation municipale en Afrique occidentale française, en Afrique équatoriale française, au Togo, au Cameroun et à Madagascar. Cette loi a créé des communes de plein exercice dans toutes les colonies françaises, à savoir des « localités ayant un développement suffisant pour qu’elles puissent disposer des ressources propres nécessaires à l’équilibre de leur budget. » (Article 2).
C’est ainsi que cette loi créa dans la colonie de la Guinée française cinq communes de plein exercice, à savoir « Konakry » (dans la loi Conakry est ainsi orthographié à l’époque), Kindia, Kankan, Mamou et Nzérékoré dans lesquels des élections doivent avoir lieu l’année de promulgation de la loi (article 3). En plus cette loi donne la possibilité au chef du territoire de créer des communes de moyen exercice. C’est ainsi que sont créées les 10 communes de moyen exercice qu'étaient Beyla, Boké, Dalaba, Faranah, Forécariah, Kissidougou, Kouroussa, Labé, Macenta et Siguiri.
Contrairement aux communes de pleine exercice, celle-ci sont administrées par un maire (nommé par le gouverneur) et par le conseil municipal qui nomme également les adjoints au maire. (Article 48 et Article 50 de la loi).
C’est donc dans ce contexte que se sont tenues les élections municipales du 18 novembre 1956 qui avaient donc pour but de doter toutes communes de conseils municipaux et d’élire les cinq maires des communes de plein exercice.
Les habitants de la Guinée française eurent la possibilité, pour la première fois, de choisir directement leurs conseillers municipaux à travers le suffrage universelle direct. Ceux-ci éliront ensuite les maires, qui étaient jusque là nommés.
La victoire du PDG à ces élections fut encore plus impressionnante que lors des législatives, remportant les cinq communes de plein exercice.
Sékou Touré fut ainsi élu Maire de Konakry, Nfamara Keita Maire de Kindia, Saïfoulaye Diallo Maire de Mamou, Magassouba Moriba Maire de Kankan et Mamadi Sagno Maire de Nzérékoré.
Sur les 10 communes de moyen exercice, le PDG obtiendra également la majorité dans 8 communes. Au total sur l’ensemble le PDG remporte 243 sièges de conseillers municipaux sur 327, soit 74,3 % des sièges.
3. Raz-de-marée du PDG aux élections territoriales du 31 mars 1957 :
Les élections territoriales du 31 mars 1957 avaient pour but de pourvoir les 60 membres de l'Assemblée territoriale de la Guinée Française, mais surtout de mettre en place le conseil de gouvernement, nouvel organe exécutif local récemment instauré par la Loi Cadre dite Gaston Deffere et ses textes d’application.
A l’issu du scrutin, le PDG rafle la quasi totalité des sièges, dont 56 sièges sur 60 soit plus de 93% des sièges, seulement 4 sièges échappant au PDG : trois à Pita pour le parti Démocratie Socialiste de Guinée (DSG) de Ibrahima Barry dit Barry III, élit en compagnie de Bah Thierno Ousmane et Thiam Mamadou et, un à Dinguiraye remporté par Habib Tall, candidat indépendant.
Ce raz de marée permit au PDG qui n’avait qu’un seul conseiller territorial à l’issue des élections de 1952, d’avoir désormais 56 conseillers territoriaux sur 60 en 1957.
C’est ainsi donc que Saïfoulaye Diallo deviendra logiquement le président de l’Assemblée territoriale le 9 avril 1957 et Ahmed Sekou Touré Vice-President du Conseil de gouvernement le 9 mai 1957, le Président étant le Gouvernement de la colonie. A la faveur des réformes institutionnelles toujours en cours dans les colonies à l’époque, Sekou Touré en deviendra plus tard le Président, installés officiellement le 12 août 1957 par le gouverneur Ramadier.
4. Le PDG au pouvoir juste avant l’indépendance
A la veille de l’indépendance, Sékou Touré, devenu Président du Conseil du gouvernement de la Guinée Française, composa son cabinet et gouverna le territoire jusqu’à l’indépendance. Plusieurs décisions politiques et administratives prises dans cet intervalle contribueront grandement à renforcer la mainmise du PDG.
La plus importante étant sans doute la suppression de la chefferie traditionnelle par un arrêté du 31 décembre 1957, signé du Ministre de l’intérieur de la Guinée Française, Keita Fodeba. Il y a eu aussi la suppression des cantons, remplacés par de nouvelles circonscriptions conduisant à un redécoupage administratif ainsi que la suppression de 26 tribunaux coutumiers par arrêté du 11 décembre 1957.
Ces mesures ne laisseront pas indifférent l’opposition notamment le BAG de Barry Diawadou qui fusionnera d’ailleurs avec la DSG de Barry III pour créer l’Union des Populations de Guinée (UPG).
C’est dans cette configuration politique que va avoir lieu le référendum du 28 septembre 1958 et l’accession à l’indépendance. L’Assemblée territoriale devint l’Assemblée nationale et investit Sekou Touré Président du Gouvernement puis président de la République. Il sera réélu au suffrage universel en 1968 dans une élection où il était le seul candidat.
Après le référendum et dans un élan d’unité nationale, tous les autres partis se fonderont dans le PDG à l’indépendance. Selon André Lewin « le 28 octobre, lors d'un meeting populaire tenu au cinéma Vox, Sékou Touré salue l'intégration définitive - au sein du PDG - du parti UPG-PRA (anciens BAG et DSG), prône la nécessaire unité nationale… ».
En retour les leaders de ces partis seront promus à des postes de responsabilité dans le nouvel État indépendant. Diawadou Barry deviendra Ministre de l’Education Nationale puis Ambassadeur de Guinée en Égypte. Barry III d’abord Secrétaire d’état à la présidence puis Ministre de la planification, Ministre du commerce. Quant à Habib Tall, Vice-Président de l’Assemblée nationale puis directeur à la Présidence. Cependant, ils seront tous les trois exécutés dans les années 70. Nous y reviendrons en temps. Mais revenons à l’affaire Petit Touré.
II- Affaire Petit Touré, les causes et les conséquences
L’Affaire Petit Touré tire ses racines de la politique socialiste menée par le PDG les premières heures de l’indépendance.
1. Des hésitations et des mesures annonciatrices
Après une brève période d’hésitation, à l’instar de tous les jeunes leaders de l’époque, qui balancent entre bloc Ouest et Est, entre une économie libéral et une économie socialiste, le régime guinéen opte clairement pour la seconde option, à savoir une économie planifiée et centralisée.
Cette orientation peut être illustrée par cette série de décision :
- nationalisation de la production électrique (confiée à Énergie Électrique de Guinée), ainsi que de la Compagnie de distribution d'eau à Conakry le 31 janvier 1961 ;
- nationalisation des deux dernières sociétés privées d'exploitation du diamant, fermeture de la Bourse du diamant de Kankan, le 13 mars 1961 ;
- nationalisation de la société Jules Burki, la plus importante compagnie privée de transports de Guinée le 9 août 1961 ;
- création de plusieurs sociétés d’état parmi lesquels Pharmaguinée le 9 juin 1961, Sonatex importation d'articles textiles et d'habillement le 12 juin 1961, Diverma marchandises diverses le 12 juin 1961, Agrima )importation de matériels et de produits pour l'agriculture) le 14 juin 1961, Alimag (importation d'alimentation générale), Guinexport (exportation de produits guinéens), et Ematec (importation de matériels techniques), l'ONAH (Office National des Hydrocarbures) le 29 juin 1961, etc.
2. Officialisation et institutionnalisation du socialisme avec la Loi Cadre
Sekou Touré qui avait affirmé lors du 6eme Congrès du PDG en décembre 1962 qu’il croyait à la « socialisation inévitable de la société universelle » et avait qualifié sa politique de « tentative nouvelle de développement socialiste à partir des réalités paysannes », ira plus loin le 8 novembre 1964, en annonçant en l’adoption prochaine de la loi-cadre de l'action militante du Parti Démocratique de Guinée.
Parmi ces douze points qui devaient constituer, selon Sékou Touré « le bréviaire du militant sincère », on peut notamment retenir les deux points suivants :
- « 2° Les patentes et licences d'import-export détenues par les commerçants privés sont supprimées. L'exclusivité du commerce extérieur est accordée aux seules sociétés commerciales de l'État qui s'en tiendront à la vente en gros des marchandises et denrées.
- 3° L'exploitation privée du diamant est supprimée. La Bourse du diamant est transférée à la Banque Centrale de la République de Guinée à Conakry.
On peut enfin citer l'affirmation de l'option socialiste par le 8ème Congrès du PDG en 1967 et la proclamation de la Révolution culturelle socialiste en 1968, et enfin parl'approche de la phase du Parti-État).
2. Les Millieux d’affaires inquiets
Évidemment, toutes ces mesures n’ont pas laissé les milieux d’affaires indifférents. Il en a été de même pour les partisans d’une économie libérale. Il faut rappeler à cet effet que les industriels et les commerçants, qu’ils soient français ou Guinéens, ont prospéré pendant et après l’indépendance, dont Amadou Baidy Gueye, industriel guinéen prospère, propriétaire notamment de l’usine de fabrication de pain SADICOM et de la société immobilière Bâti-Afrique, et premier Président de la Chambre Économique de Guinée.
En tant que Président de la Chambre économique de Guinée, Il adresse une lettre à Sékou Touré le 1er Octobre 1963 dans laquelle il fait plusieurs propositions visant à rationaliser la politique socialiste avec des mesures d’ouverture dans certains domaines.
Il proposa notamment de confier les magasins de l’intérieur du pays « à des commerçants privés ayant préalablement retenu la confiance des masses. » qui seront « ravitaillés par des sociétés importatrices publiques et privés ». Il dit également « qu'il faut faire confiance au commerce privé, ne serait-ce que pour une période d'un an. » En ce qui concerne aussi l’exploitation du diamant il plaide pour « la réouverture d'un chantier diamantifère pour une libre exploitation et pour le compte des exploitants, avec obligation pour ceux-ci de vendre aux organismes d'État qui seraient en place à cet effet. »
Il prendra évidemment toutes les précautions de langage en concluant ainsi « J'ai respectueusement l'honneur d'attirer votre attention sur le fait que les teneurs de cet exposé sont et demeurent de simples suggestions rigoureusement personnelles et n'ayant aucun caractère revendicatif à quelque titre que ce soit, avec seulement l'espoir que vous voudrez bien le prendre en considération.»
La plus part de ces propositions furent rejetées comme nous l’avons vu avec l’adoption de la loi cadre qui a retiré par exemple aux sociétés privés les licences d’importation et d’exportation ainsi que l’exploitation diamantifère. Par ailleurs Baïdy Gueye sera arrêté dans le cadre dudit complot des militaires et exécutés après les événements du 22 novembre 1970.
3. Petit Touré, chantre du libéralisme et défenseur des commerçants
C’est dans ce contexte que Mamadou Lamine Touré, ancien directeur du Comptoir Guinéen du Commerce Intérieur, puis de la Société Nationale d'Importation des Textiles, va vouloir proposer une alternative à la politique socialiste du PDG, en créant un parti d’obédience libéral dénommé Parti de l'Unité Nationale de Guinée (PUNG).
Dans la lettre qu’il écrit pour accompagner le dépôt des statuts du parti le 9 octobre 1965, il inscrit son parti dans une opposition franche à la politique menée par le PDG dont il juge qu’il « ne remplit plus pour nous les conditions d'un parti d'unité nationale, pour plusieurs raisons, bien qu'il soit actuellement le parti au pouvoir. »
Il affirme le caractère libéral de son parti et critique vertement le bilan du PDG. Il fonde sa démarche à la fois sur la constitution dont l’article 40 affirme la liberté d’association et la liberté d’expression mais aussi sur plusieurs déclarations de Sekou Touré laissant penser à la possibilité pour n’importe qui de créer un parti.
André Lewin rapporte par ailleurs que dans les premiers moments de l’indépendance qu’un « Français proche du parti communiste qui a fait part personnellement à Sékou Touré de son projet de créer un parti communiste guinéen sera arrêté et expulsé. »
4. Un complot dénoncé par le régime
3 jours après le dépôt des statuts du parti, dans la nuit du 12 au 13 octobre, Petit Touré fut arrêté, ainsi que plusieurs autres présumés complices. Au total 31 personnes sont retenues coupables de complot et 41 personnes complices. Parmi elles, de nombreux commerçants, des cadres du parti comme Bengaly Camara, ancien ministre de l'information, Kaba Sory, ancien ambassadeur à l’ONU et à Moscou en encore Jean Faraguet Tounkara, ancien ministre de la jeunesse.
Petit Touré ne s’en sortira pas vivant et mourra de diète noire au Camp Boiro tout comme Kaba Sory et Camara Bengaly qui mourront également en détention.
Jean Faraguet Tounkara quant à lui sera libéré en 1970 avant d’être arrêter à nouveau en 1974 et libéré en 1977. Après la chute du régime du PDG, il reconnaîtra en 1998 avoir joué un rôle et même avoir été le cerveau de ce complot ("Le jour où la Guinée a dit "non"; film de Valéry Gaillard et "Ivoire-Soir" paru le 1er janvier 1998).
Enfin André Lewin affirme dans sa thèse que la perte du poste de Ministre de la défense nationale de Keïta Fodeba, au profit de celui de Ministre de l’économie rurale et de l’artisanat, est une conséquence de ce complot. Cela aurait marqué le début de sa disgrâce.
Baïla Amadou Traoré
Citoyen Africain de Guinée
Source
- André Lewin, Ahmed Sékou Touré (1922-1984), Président de la Guinée de 1958 à 1984
- Loi n° 55-1489 du 18 novembre 1055 relative à la réorganisation municipale en Afrique occidentale française, en Afrique équatoriale française, au Togo, au Cameroun et à Madagascar.