Le 22 Novembre de chaque année, la Guinée commémore l’agression impérialo-portugaise subie le 22 novembre 1970, qui a ouvert ce que Sekou Touré appellera lui-même la « période sombre de notre Histoire ». Nous aurons l’occasion d’y revenir les prochains jours et semaines.
Pendant le premier régime, à chaque commémoration de l’Agression, l’Etat guinéen mettait des hôtes à l’honneur : Idi Amine Dada en 1973, Mouammar Kadhafi en 1974, Edgar Faure en 1978, Huang Hua en 1981 par exemple.
Le 22 Novembre 1972, pour le deuxième anniversaire de l’Agression, c’est François Mitterand, futur Président la République française française de 1981 à 1995, qui est l’un des hôtes d’honneur des commémorations annuelles de l’agression. Il ira à l’occasion jusqu’à Kankan. Il est accompagné de son Roland Dumas qui deviendra son ministre pendant sa présidence.
Nous partageons ici l’allocution qui l’a prononcée au stade du 28 septembre, à l’occasion du grand meeting de commémoration de l’agression de 1970.
Allocution de François Mitterand le 22 novembre 1972 lors d’un meeting au stade du 28 septembre
J'apporte au Peuple de Guinée, au Parti Démocratique de Guinée, au Président Sékou Touré, le salut du Parti Socialiste Français et, bien au-delà, des millions de Français et de Françaises qui se sentent à l'unisson aujourd'hui avec vous tous.
Il y a maintenant quatorze ans, par la volonté de vos responsables et du Président Sékou Touré, vous avez choisi l'indépendance politique ; je suis de ces Français qui pensent, qui ont toujours pensé que vous avez eu raison. Rien n'est plus important que la liberté d'un Peuple, et cela n'était que le commencement d'une longue route. L'indépendance politique n'est que le résultat de beaucoup de travaux. Il a fallu tout recommencer : une monnaie, des finances, une économie, des techniques, des responsables administratifs.
Il fallait conquérir l'indépendance économique, et là, le Peuple de Guinée s'est trouvé devant cet immense problème que connaissent souvent à des degrés divers tant de Peuples en voie de développement.
Là est posée l'une des données principales de notre siècle : en finir avec l'égoïsme des uns envers les autres, avec l'exploitation.
L'indépendance économique ne suffit pas non plus, il fallait conquérir ou plutôt retrouver l'indépendance de la culture, c'est-à-dire l'indépendance de l'esprit. Les vieilles traditions, l'histoire trop souvent oubliée et maintenant ressuscitée des Peuples de ces pays et de tous les Peuples de l'Afrique représentent un apport indispensable pour que l'humanité acquière un jour la maturité sans laquelle il n'y a point d'hommes libres.
En ce jour du 22 Novembre 1972, je crois que les délégations ici rassemblées célèbrent ces trois conquêtes : politique, économique et culturelle dont votre Président Ahmed Sékou Touré a incarné tous les combats. C'est un grand anniversaire pour vous, mais c'est un anniversaire important aussi pour les autres, car il doit être clair aussi bien par la façon brutale de conquête d'un pays comme ce fut le cas il y a deux ans, tentative marquée jusqu'aux formes les plus insidieuses du néocolonialisme.
Il n'y a qu'un seul combat et je me réjouis de me retrouver ce matin avec ces milliers de Guinéennes et de Guinéens qui célèbrent à la fois le souvenir d'une grande date et, j'en suis sûr beaucoup plus encore, les promesses qu'elle contient.
J'ai dit indépendance, je dirai unité. Hier j'étais avec les délégations à Kankan et j'entendais votre Président dire : "Il n'y a plus chez nous de discrimination, plus de tribalisme supérieur à l'unité du Peuple, il n'y a plus de différence entre les ethnies et s'il y en avait encore, il faudrait les réduire, il n'y a plus de différence politique, sociale, économique, humaine entre l'homme et la femme" Nous devons méditer ces propos : unité au sein de notre Peuple, mais aussi unité entre les Peuples.
Le Peuple de Guinée n'est qu'une partie d'un tout. Il ne peut pas avoir de destinées à lui tout seul, une fois affirmées, comme il devait le faire, sa liberté, son indépendance et son authenticité. Nous faisons partie d'un monde qui va vers l'unité, sans laquelle nous ne saurons ni dominer la terre, ni conquérir l'espace, ni tirer de la science les enseignements qu'elle nous propose pour le progrès humain.
Voilà pourquoi, au nom de beaucoup de Français avec d'autres camarades qui sont venus ici même, représentant notre courant de pensée, je viens vous souhaiter les voeux de santé et de longue vie au Président Sékou Touré, aux dirigeants de votre Parti. Je formule des voeux de bonheur pour vous tous et enfin reprenant l'expression de votre Président, dite hier: "Oui, un homme naît et meurt, mais un Peuple vit à travers le temps". Je vous souhaite à vous, Peuple guinéen, longue vie."
Baïla Amadou Traoré
Citoyen Africain de Guinée