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25 novembre 1953 : fin de la grande grève de 72 jours où la Guinée a lutté et triomphé pour l’AOF

Le 25 novembre 1953 marque la fin d’un des plus grands mouvements sociaux de l’histoire contemporaine de la Guinée et de l’Afrique : la grève générale dite des 73 jours menée par les travailleurs de Guinée, du 21 septembre au 25 novembre 1953.


Cette grève est l’une des plus longue jamais enregistrée en Afrique Occidentale française (AOF) et même après l’accession à l’indépendance des États qui composaient cet espace colonial. Selon les sources et les modes de calcul, cette grève est dite de 66, 72 ou 73 jours : 66 si l’on s’arrête à la signature de l’accord le 25 novembre, 72 ou 73 jours si l’on compte jusqu’à la reprise effective du travail le 1ᵉʳ décembre.


Cette grève a non seulement transformé les conditions de vie des travailleurs guinéens mais a également eu un impact sur les Africains des autres colonies françaises en obtenant l’application complète du Code du travail d’Outre-mer, mais a également été une marche décisive vers la conquête du pouvoir par le Parti Démocratique de Guinée (PDG).


Contexte et causes de la grande grève de 73 jours 

 

Avant 1953, les travailleurs guinéens et de l’AOF s’appuient déjà sur des acquis majeurs arrachés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En 1946, le régime de l’indigénat est aboli et la loi Houphouët-Boigny du 11 avril 1946 supprime officiellement le travail forcé dans les territoires d’outre-mer. La même année, la Constitution de 1946 et la loi Lamine-Guèye élargissent la citoyenneté, la liberté syndicale et la participation politique des Africains. En Guinée, le député Yacine Diallo joue un rôle clé dans ces avancées, en défendant à Paris l’égalité des droits et la protection des travailleurs. La grève de 72 jours de 1953 prolonge ainsi ce cycle de réformes en portant plus loin l’exigence de dignité et de justice sociale.


Au début des années 1950, la situation des travailleurs africains dans les colonies françaises est toujours marquée par une profonde inégalité sociale et raciale. Alors que la France d’après-guerre reconstruit son économie grâce aux ressources et à la main-d’œuvre des colonies, la réalité pour les travailleurs africains reste très difficile. Les salaires sont dérisoires, cinq à six fois inférieurs à ceux des Européens, l’inflation qui fait grimper le prix des denrées de base, et la protection sociale est quasi inexistante.


Sous la pression croissante des syndicats africains qui vont mener diverses grèves, la France adopte en décembre 1952 le Code du travail d’Outre-mer, porteur d’avancées significatives. Le texte prévoit notamment le passage à la semaine de 40 heures, une augmentation de 20 % des salaires pour compenser la réduction du temps de travail, de nouvelles normes de sécurité, d’hygiène et de protection.


Cependant, l’administration coloniale refuse d’appliquer ces mesures et tente de contourner la loi en signant des arrêtés locaux qui réduisent les acquis prévus par le Code et créent des inégalités entre les différents territoires. Face à ces manœuvres, toutes les centrales syndicales de Guinée s’unissent au sein d’un Comité intersyndical. Il s’agit de :  

  • l'Union des syndicats confédérés de Guinée (U.S.C.G.), affiliée à la C.G.T., emmenée par Ahmed Sékou Touré. C’est la première à voir le jour et la plus puissante, regroupant plusieurs syndicats (P.T.T., T.P., enseignants, employés de commerce, gens de maison, chauffeurs et mécaniciens, etc.)
  • la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens) dirigée par David Soumah vient au second rang avec des adhérents principalement issus des entreprises privés et minières. 
  • F.O. (Force Ouvrière) 
  • le Syndicat des cheminots, seul resté autonome.

À l’issue de trois gigantesques meetings au cinéma Rialto de Conakry, organisés les 7, 14 et 19 septembre 1953, réunissant chacun plus de 10 000 travailleurs, les syndicats réunis au sein du comité intersyndical appellent à ce qui deviendra l’un des plus grands bras de fer ouvriers du XXᵉ siècle : la grève générale illimitée, à compter du 21 septembre 1953.


Un mouvement exceptionnel : 72 jours de lutte et naissance d’une unité et solidarité nationale


Il faut dire qu’à l’époque la Guinée est le territoire le plus syndiqué de l’AOF : 44 300 syndiqués sur 109 400 salariés, derrière le Sénégal, selon les chiffres de Schachter-Morgenthau Ruth (Le multipartisme en Afrique de l’Ouest francophone jusqu’aux indépendances : la période nationaliste, Paris, L’Harmattan, 1998.).


Lancée simultanément dans plusieurs territoires de l’AOF le 21 septembre 1953, la grève générale ne dure que quelques jours à Dakar, Abidjan, Bamako ou Cotonou. Partout ailleurs, le mouvement s’éteint en moins de deux semaines. Seule la Guinée maintient la grève jusqu’au 25 novembre.


À Conakry, plus de 95 % des travailleurs cessent le travail. Les entreprises privées ferment et les services publics tournent au ralenti dans la capitale mais à l’intérieur : Kindia, Mamou, Kankan, Labé. La population joue un rôle central dans la survie du mouvement : les villages envoient riz, manioc, huile, fruits pour nourrir les familles des grévistes. 


Les femmes, mobilisées notamment par des figures comme Aïssata Mafory Bangoura, organisent des réunions quotidiennes, et sont invitées à vendre leurs pagnes, leurs bijoux et à soutenir moralement et financièrement les travailleurs. Le RDA dont Sekou Touré a pris la tête un an plus tôt jouera un rôle décisif dans l’organisation de la solidarité. La centrale CFTC métropolitaine également appuiera ses adhérents guinéens. Cette solidarité est si forte que même après plusieurs semaines, la grève ne faiblit pas.


Face à ce blocage inédit, l’administration coloniale intensifie la pression : meetings dispersés, arrestations, confrontations avec la police,plusieurs blessés, et même des morts parmi les manifestants. Un travailleur Guinéen,  Mamadou Diallo, est tué par balle et Samba Oury Baldé est blessé par la police. Les funérailles de Mamadou Diallo ont lieu le 29 octobre 1953 et se muent en une immense démonstration de force populaire. En 1953 Déjà ! Passons.


La grève reprend une dimension interterritoriale au plus fort : au Sénégal, les travailleurs observent une grève de 72 heures pour soutenir les Guinéens ; au Soudan (Mali), en Côte d’Ivoire et au Dahomey (Bénin), des arrêts de travail de 24 à 48 heures sont organisés ; le Grand Conseil de l’AOF se réunit en urgence ; le ministre de la France d’Outre-mer est contraint d’intervenir. 


Après des semaines de blocage et l’échec des manœuvres pour diviser les syndicats, une mission venue de Dakar et Paris finit par ouvrir de véritables pourparlers. À l’issue des négociations, l’administration coloniale cède et accepte les revendications. La grève est levée le 25 novembre 1953 sur une victoire totale et le travail effectif reprend le 1er décembre 1953.


Résultat : une victoire sociale historique et un tournant politique majeur


Les travailleurs guinéens obtiennent pour tous les travailleurs de l’AOF l’application complète du Code du travail d’Outre-mer, la semaine de 40 heures, une augmentation salariale de 20 %. C’est une avancée majeure pour les travailleurs Guinéens mais pas seulement. André Lewin rapporte que « Lorsque la grève prend fin le 25 novembre par l'application intégrale des dispositions du Code du Travail, notamment les 40 heures de travail, c'est donc à la Guinée que les travailleurs d'AOF doivent d'avoir obtenu satisfaction. »


Les concessions arrachées par la Guinée sont donc étendues à toutes les colonies de l’AOF La Guinée devient un modèle de lutte ouvrière et devient, pour la première fois, l’épicentre d’une résistance sociale, politique et africaine, cinq ans avant le « Non » le vote historique 28 septembre 1958.


La grève de 1953 impacte également profondément le paysage politique guinéen, notamment en renforçant la popularité de Sékou Touré devenu le visage de la résistance ouvrière et du PDG, qui enclenche une dynamique qui le conduira plus tard à des victoires politiques éclatantes comme témoigne Céline PAUTHIER : « De plus, elle [la grève] marqua un tournant dans la politisation des revendications sociales en Guinée et marqua véritablement le début de la mobilisation de masse par le PDG. »


C’est aussi le moment où les femmes Guinéennes, par l’impact déterminant de leur engagement, s’imposent comme incontournable pour la mobilisation populaire et s’engagent massivement en politique, notamment au PDG. Céline PAUTHIER, dans un article très intéressant (« La femme au pouvoir, ce n’est pas le monde à l’envers » Le militantisme au féminin en Guinée, des années 1950 à 1984) sur lequel nous aurons l’occasion de revenir, dit «  Le succès fut impressionnant : à l’été 1954, un peu plus de six mois après la fin de la grève, le RDA aurait ainsi compté 6 000 femmes en Basse Guinée, dont 4 800 à Conakry (Schmidt, 2005 : 126). Ce chiffre élevé correspond à l’explosion du nombre de syndiqués et d’adhérents au RDA pendant la même période ».


Conclusion mémorielle 


Au-delà de son importance historique, la grève des 72 jours interroge aussi notre rapport à la mémoire et à la transmission. 


Dans d’autres régions du monde, les grandes luttes ouvrières ont été immortalisées par la littérature, le cinéma ou le théâtre : Émile Zola a donné à la grève des mineurs du Nord un monument universel avec Germinal, devenu roman fondateur, film et fresque sociale populaire ; en Afrique, Ousmane Sembènea porté à l’écran et sur scène la grève des cheminots de Dakar-Niger dans Les Bouts de bois de Dieu(1960), œuvre majeure qui a façonné l’imaginaire des mouvements sociaux africains. Ces œuvres ont contribué à inscrire les luttes sociales et politiques, dans la mémoire collective, devenant un moteur de l’unité ouvrière, politique ou nationale selon les cas. 


C’est pourquoi je rêve, un jour, de voir naître un film, un roman ou une pièce de théâtre consacré à la grève guinéenne de 1953 : une œuvre populaire, vibrante et puissante, capable de faire revivre cette épopée sociale et de toucher un large public. Une telle création trouverait sans doute un immense écho, en Guinée comme ailleurs, tant cette histoire est riche, cinématographique et universelle. Et ceci vaut pour beaucoup d’autres événements et personnalités de notre Histoire.


Baïla Amadou Traoré,

Citoyen Africain de Guinée


Sources 

Lewin, AndréAhmed Sékou Touré (1922-1984), président de la Guinée de 1958 à 1984. Tome 1 : 1922-1956 (chapitres 1 à 19), Paris, L’Harmattan, s.d. (chap. 17 : « 21 septembre 1953 – La grande grève des 72 jours »).

Pauthier, Céline, « L’indépendance ambiguë : construction nationale, anticolonialisme et pluralisme culturel en Guinée (1945-2010) », thèse de doctorat en histoire, Université Paris-Diderot – Paris 7, soutenue le 16 mai 2014

Tagourla, Abdrahmane, « Grèves à Conakry (1950 et 1953). Le salaire minimum en question », Revue d’histoire contemporaine de l’Afrique, no 6-7, dossier « Travail et syndicalisme en Afrique », septembre 2024 ;

Touré, Ahmed SékouL’Afrique et la Révolution, tome XIII, Paris, Présence Africaine, 1966.