Il y a des mensonges qui ne relèvent plus de la simple erreur : ce sont de véritables attentats contre la mémoire, des charges explosives posées sur les fondations mêmes d’une histoire que certains voudraient voir s’effondrer.
L’accusation selon laquelle Ahmed Sékou Touré aurait été un " agent de la CIA " fait partie de ces falsifications agressives, forgées dans l’atelier de la haine, martelées par l’ignorance ou distillées par des officines dont la seule ambition est de brouiller les repères historiques de notre peuple.
Il est exact que Sékou Touré, comme tous les chefs d’État de son époque et comme tous les pays du monde a eu des interactions diplomatiques avec les États-Unis.
La diplomatie n’est pas un choix, mais une nécessité : même au cœur de la guerre froide, aucun pays ne pouvait se couper totalement des grandes puissances, qu’il s’agisse de Washington, Moscou, Pékin ou Paris.
Mais de là à transformer ces contacts obligés en une prétendue collaboration clandestine, allant jusqu’à qualifier le Président Sékou Touré de servir le renseignement américain, c’est franchir le seuil du mensonge organisé.
On quitte l’histoire pour entrer dans la machination politique, dans la construction d’un récit mensonger fabriqué pour dénigrer un homme et déstabiliser l’héritage d’une révolution souverainiste.
Que nous dit l’histoire, la vraie, celle des archives, des faits, des luttes ?
Elle nous dit qu’en 1958, la Guinée fut le seul peuple colonisé à dire NON à la puissance coloniale.
Elle nous dit qu’au cœur de la guerre froide, Conakry devint un sanctuaire pour les mouvements de libération africaine, un cauchemar pour les impérialismes, un pôle d’insoumission que beaucoup voulaient briser.
Elle nous dit que les relations entre Washington et Conakry furent tout sauf harmonieuses : méfiance, isolement, pressions, tentatives d’influence avortées, et parfois même hostilité ouverte.
Alors comment transformer un dirigeant combattu, surveillé et contrecarré par les puissances occidentales… en agent de ces mêmes puissances ?
Les faits historiques connus démontrent que, loin d’être un allié complaisant de Washington, Sékou Touré a incarné l’une des ruptures les plus spectaculaires avec l’Occident colonial, au point de s’exposer à des opérations de déstabilisation, d’isolement économique et même à l’agression armée de 1970.
Les archives américaines déclassifiées y compris les rapports du Département d’État et de la CIA elle-même présentent Sékou Touré comme :
Un chef d’État radicalement indépendant,
Un allié constant des mouvements de libération africains,
Un adversaire assumé du néocolonialisme,
et un dirigeant méfiant vis-à-vis des puissances occidentales, qu’il soupçonnait (parfois à raison) d’ingérence.
Le conflit idéologique ouvert entre la Guinée révolutionnaire et les puissances occidentales rend l’idée même d’une “collaboration” avec la CIA non seulement improbable, mais intenable au regard de la chronologie, des positions publiques et des actes de Sékou Touré.
Par quelle gymnastique historique absurde, par quel tour de passe-passe idéologique peut-on fabriquer une telle imposture ? C’est simple :
On le peut seulement lorsque l’intention n’est pas d’éclairer, mais de détruire ;
Non d’expliquer, mais de dénigrer ;
Non de comprendre l’histoire de la Guinée, mais de neutraliser ce qu’elle a représenté dans le combat mondial pour la souveraineté et la dignité des peuples noirs.
Dire que Sékou Touré fut un agent de la CIA, c’est :
nier la cassure fondamentale de 1958 ;
Effacer la lutte contre le néocolonialisme ;
Travestir le soutien aux mouvements révolutionnaires africains ;
Ignorer les affrontements diplomatiques avec Washington ;
Mépriser la résistance guinéenne face aux opérations de déstabilisation.
C’est, en un mot, détourner l’histoire pour la retourner contre elle-même.
Le mensonge, lorsqu’il est aussi grossier, révèle davantage la panique de ses auteurs que la réalité qu’ils prétendent dévoiler. Et le peuple guinéen, qui connaît la valeur de son combat et le prix de sa liberté, n’a nul besoin qu’on lui impose des contes fabriqués pour diluer son héritage révolutionnaire.
Que reste-t-il alors de cette accusation ?Rien. Rien qu’un brouillard malhonnête, dissipé dès qu’on allume la lampe de la vérité historique.
Le temps a ceci de remarquable qu’il use les fabrications mais révèle les convictions.
La Guinée révolutionnaire, avec ses forces et ses erreurs, demeure un symbole d’affirmation souveraine.
Et aucune propagande, fût-elle savamment orchestrée, ne pourra effacer ce fait essentiel.
Sékou Touré agent de la CIA ?
Un mensonge grotesque, oui mais surtout un aveu involontaire : celui de la puissance politique et symbolique d’une Révolution que certains redoutent encore, même des décennies plus tard.
Par Khalil Djafounouka Kaba
VOICI UNE LISTE DE DOCUMENTS ET SOURCES QUI RÉFUTENT L’ACCUSATION SELON LAQUELLE SÉKOU TOURÉ AURAIT ÉTÉ UN AGENT DE LA CIA:
1. Archives déclassifiées des États-Unis
Ces documents montrent systématiquement la méfiance, l’hostilité ou le désaccord entre Washington et Conakry.
a. U.S. Department of State – Foreign Relations of the United States (FRUS)
FRUS, 1958–1960 : Africa
FRUS, 1961–1963 : West Africa
FRUS, 1964–1968 : Africa
Contenu :
Dépêches signalant les « positions radicales » de Sékou Touré.
Rapports évoquant « l’hostilité » du régime guinéen envers les États-Unis.
Analyses recommandant de surveiller la Guinée comme « alliée potentielle du bloc soviétique ».
Aucune trace d’une collaboration avec la CIA.
2. CIA – CREST Archives (Central Intelligence Agency Records Search Tool)
Des dizaines de mémos et analyses déclassifiés (1960–1970) classent :
Sékou Touré comme hostile aux intérêts américains
La Guinée comme « pays instable, approchant les pays socialistes »
Le régime comme « potentiellement aligné sur Moscou »
Ces documents excluent complètement un rapport d’agent ou de coopération clandestine.
3. Livres d’historiens reconnus
a. Guinea: The Struggle for Stability — Jonny Steinberg
Décrit la méfiance chronique entre la Guinée et les USA.
b. Ahmed Sékou Touré : Le héros et le tyran — Jeune Afrique Éditions
Présente les lignes de fracture avec les États-Unis et les tentatives occidentales d’isolement de la Guinée.
c. Conflict in Africa — John W. Harbeson
Montre la Guinée comme un « pôle révolutionnaire » hostile aux puissances occidentales.
d. The CIA and Africa: Covert Action and Cold War Policy — Thomas J. Noer
Analyse détaillée de la politique américaine en Afrique :
confirme la méfiance totale envers Sékou Touré.
4. Documents français
a. Archives du Quai d’Orsay – série Afrique
Notes diplomatiques françaises évoquant la peur d’un « basculement total » de la Guinée vers l’Est.
Récits montrant que Paris considérait la Guinée comme pro-soviétique, non pro-américaine.
b. La Piscine (1944–1984) — Roger Faligot & Jean Guisnel
Montre que les services français surveillaient de près Sékou Touré, considéré comme allié des mouvements anti-coloniaux.
5. Documents soviétiques
a. Archives du Komintern / RGASPI (Moscou)
Dépêches désignant Sékou Touré comme “allié africain de la lutte anti-impérialiste”.
Discussions internes montrant les espoirs soviétiques envers Conakry.
Aucune mention d’un lien américain.
6. Témoignages et recherches africaines
a. Djibril Tamsir Niane – ouvrages et interviews
Présente Sékou Touré comme hostile à l’ingérence américaine.
b. Lansiné Kaba – Foundations of Nationhood in Guinea
Analyse universitaire de la radicalité souverainiste du régime.
c. Abdoulaye Diallo – La Guinée sous Sékou Touré
Description précise de la rupture avec Washington.
7. Preuves indirectes mais déterminantes
a. L’agression portugaise du 22 novembre 1970
Les États-Unis ont soutenu diplomatiquement leurs alliés de l’OTAN (dont le Portugal).
Jamais un “agent” n’est abandonné lors d’une guerre parrainée.
b. Alignement progressif avec l’Est
Soutien logistique soviétique, tchèque, chinoise, albanaise.
c. Politique anti-impérialiste explicite
Discours à l’OUA, ONU, Conakry : rhétorique radicalement anti-américaine.
Khalil Djafounouka Kaba